Tilhouse (65) : Alpha Oumar Barry, migrant Guinéen spécialisé dans les desserts, est menacé d’expulsion après 10 passages devant la justice

Ce Guinéen de 19 ans vit dans les Hautes-Pyrénées, depuis son arrivée, à l’été 2017. Alors âgé de 15 ans, il est d’emblée exclu de l’aide sociale à l’enfance. S’ensuit une longue bataille judiciaire. Certificat de naissance, examen dentaire, soutiens locaux… rien n’y fait : Alpha a appris, le 16 avril, que la préfecture allait lui signifier une obligation de quitter le territoire.

Cela fait à peine deux jours qu’il porte sur son visage inquiet une paire de lunettes. Sans couverture médicale, elles sont le fruit du geste solidaire d’un opticien de Tarbes qui a jugé indispensable la prise en charge de ses graves problèmes de vue. Alpha vit dans les Hautes-Pyrénées, depuis son arrivée, à l’âge de 15 ans, à l’été 2017.

Ils m’ont amené à l’hôpital sans me dire que c’était pour faire un test osseux »

Je n’ai pas obtenu d’autorisation de travail, impossible de faire mes heures d’apprentissage. Détenteur d’un CAP de cuisine, il a entrepris une spécialisation dans les desserts.”

Recueilli par des militants de RESF

La veille, à Tilhouse, chez Véronique et Mathieu, l’ado commence le récit de son parcours d’exil par son exclusion expéditive de l’aide sociale à l’enfance (ASE) lors de son arrivée. « Ils m’ont amené à l’hôpital sans me prévenir que c’était pour faire un test osseux », raconte le jeune homme qui, porteur d’une grave pathologie rénale, aurait alors eu besoin d’un accompagnement médical. Mais la seule intention des autorités était de contester sa minorité. « Ils n’ont pas attendu les résultats. Le soir même, la directrice m’a dit que je ne pouvais plus être hébergé parce que je mentais sur mon âge. »

Il est alors recueilli par Dominique et Denys, militants du Réseau Éducation sans frontières (RESF 65). S’enclenche alors une longue bataille judiciaire. « Dix passages devant le juge, insiste Alpha. J’ai perdu à chaque audience. »

Funeste traversée

Le jeune Guinéen a pourtant précieusement conservé son acte de naissance. En Libye, lors du premier des deux kidnappings dont il a été victime, il a été roué de coups par le milicien qui voulait le lui voler et l’a enfermé plusieurs semaines dans un cachot sur une plage. C’est de là que, lors d’un convoi d’exilés forcés d’embarquer sur un canot par des trafiquants, Alpha a fui. « Certains refusaient de monter à bord, se souvient-il. On leur tirait dans les pieds. Une fois au large, on s’est rendu compte que le bateau était troué. Des personnes sont tombées à l’eau. Je les ai vues se noyer sans pouvoir agir. »

À l’issue de cette funeste traversée, en 2017, Alpha a toujours en sa possession son acte de naissance. Mais la préfecture de Tarbes en conteste la validité. Elle lui demande un passeport que son ambassade ne lui octroie pas. L’article R. 313.1 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile n’évoque pourtant pas l’obligation de détenir un passeport.

Pour prouver sa minorité, des solidaires locaux décident de lui faire un examen dentaire, censé être plus précis que les tests osseux du poignet communément pratiqués par les autorités. Les résultats sont sans appel. « L’âge estimé de la personne nommée Alpha Oumar Barry est compatible avec l’âge allégué de 16 ans », écrit le médecin médico-légal, expert devant la cour d’appel. Son expertise est censée être plus importante que celle d’un simple expert et, de surcroît, indépendante du procureur. Mais le tribunal ne retiendra pas ses conclusions, l’examen ayant été commandé par des particuliers.

Alpha a appris, le 16 avril, que la préfecture allait lui signifier une obligation de quitter le territoire. Comme une trentaine d’autres jeunes majeurs dans les Hautes-Pyrénés, il reste aujourd’hui dans l’impasse du piège administratif que leur tendent systématiquement les services préfectoraux pour les empêcher, bien qu’élèves méritants et travailleurs acharnés, de faire partie de notre société.

L’Humanité