Toulouse (31) : « Assia devait faire 10 passes par jour si elle voulait manger », Jennifer, la mère d’une ado prostituée à 14 ans témoigne

Pendant deux ans, Jennifer, une Toulousaine de 33 ans, a remué ciel et terre pour sortir sa fille de 14 ans de la coupe d’un jeune proxénète. Elle témoigne pour briser le tabou de ce phénomène qui touche 7.000 à 10.000 adolescentes en France.

La prostitution des mineurs, qui touche 7.000 à 10.000 adolescentes en France, selon un récent rapport gouvernemental, fera l’objet d’un plan national de lutte en octobre. Pour dénoncer ce fléau, Jennifer, une mère de famille toulousaine dont la fille de 14 ans, Assia, a été sous la coupe d’un jeune proxénète, brise ce tabou et dénonce une inaction des autorités face à ce phénomène.

Comment avez-vous appris que votre fille se prostituait ?

JENNIFER. En 2019, ma fille était placée en foyer en région parisienne car j’étais incarcérée à la maison d’arrêt de Seysses (Haute-Garonne) dans le cadre d’une affaire de drogue. Son père étant à Paris, elle a été placée sous la protection de l’État dans ce foyer, à la suite de différentes difficultés familiales. C’est pendant une colonie de vacances qu’elle a rencontré celui qui est devenu son proxénète, un jeune homme de 17 ans. Ils ont eu un rapport sexuel non protégé, c’était son premier amour, puis elle est tombée sous son emprise. Elle fuguait de son foyer pour le retrouver et est restée sous sa coupe pendant deux ans, avant que j’arrive à l’extraire de cet enfer. J’étais en détention quand j’ai découvert, en réussissant à accéder à son compte Snapchat, qu’elle se prostituait sous la pression de son pseudo petit copain. J’ai vu des annonces la concernant sur des sites d’escort-girl et j’ai tout de suite compris ce qu’elle faisait.

Quelles démarches avez-vous entamées pour la retrouver ?

Pendant deux ans, j’ai remué ciel et terre pour que les autorités prennent l’affaire au sérieux. J’ai déposé plainte pour disparition inquiétante de mineure et pour fugue, j’ai écrit à toutes les institutions, au procureur de la République et au tribunal de grande instance de Toulouse, des départements concernés en région parisienne, mais rien n’a été fait. Chacun plaidait un problème de compétence territoriale mais pour moi, la justice a été un obstacle pour protéger ma fille. J’ai même envoyé plusieurs lettres recommandées au garde des Sceaux.

Vous avez dû agir seule donc…

Oui. Il a fallu que je mène ma propre enquête, depuis la prison, en l’espionnant sur les réseaux sociaux, pour la localiser et entrer en contact avec elle. En regardant les photos publiées sur son profil, j’ai remonté les lieux de prostitution où son proxénète l’emmenait, notamment en appelant les hôtels. Je suis même entrée en contact en mai 2020 avec un de ses clients qui n’avait pas accepté le rapport voyant qu’elle était mineure et pleine de bleus. Il a payé la passe quand même pour éviter que ma fille ne soit frappée et il a accepté de témoigner dans la procédure.

Comment avez-vous récupéré votre fille ?

À chaque fois que j’arrivais à la localiser dans un hôtel ou un Airbnb, je prenais la route vers la région parisienne, principalement la Seine-et-Marne et le Val-d’Oise, mais j’avais toujours un temps de retard et la police ne m’aidait pas. C’est finalement par l’intermédiaire d’un jeune que je l’ai retrouvée à Paris. Pour ne pas avoir de problèmes avec la justice, j’ai indiqué à son foyer qu’elle était avec moi et je l’ai ramenée à Toulouse. Elle a aussi été entendue au commissariat mais elle ne voulait pas dire grand-chose, elle était fermée, prostrée. C’est après quelques mois de relation qu’elle a accepté de se prostituer, d’abord auprès des copains de son petit ami puis sur les réseaux sociaux. Quand elle refusait les passes, il la frappait. Elle pouvait réaliser jusqu’à dix passes par jour ! Elle m’a dit qu’elle était obligée de les faire si elle voulait manger, dormir et avoir de l’argent. Son petit copain avait quatre autres amis, qui prostituaient eux aussi leurs propres copines. Ils avaient constitué un réseau.

Dans quel état avez-vous retrouvé Assia ?

Je l’ai emmenée faire une expertise médicale à l’hôpital de Rangueil à Toulouse où les médecins ont constaté qu’elle avait une dilatation importante et de nombreux bleus. Elle était enceinte de trois semaines, à la suite d’un rapport non protégé avec un client. Son petit ami croyait que c’était lui le père et pourtant, il continuait à lui demander de faire le trottoir ! Elle est restée deux mois avec moi avant de fuguer de nouveau pour le retrouver. J’ai réussi à la localiser en octobre et grâce à un inspecteur d’Argenteuil qui s’est réellement impliqué dans l’affaire de ma fille, elle est finalement revenue à Toulouse, à cinq mois de grossesse. Après les multiples plaintes que j’ai déposées et les déclarations d’Assia, son proxénète a finalement été arrêté en mars pour proxénétisme aggravé, viol et séquestration. Il est en prison aujourd’hui.

Comment va Assia aujourd’hui ?

Elle va bien, est épanouie et reprendra une seconde générale à la rentrée de septembre dans un lycée toulousain. Elle a accouché en janvier d’un petit garçon et cela se passe très bien. Elle a aujourd’hui un petit copain.

Le Parisien