Toulouse : Un migrant afghan dépressif se suicide car « la France ne lui a pas tendu la main »

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L’Association Hambastegi aide à l’intégration des Afghans, migrants et réfugiés, à Toulouse. En plus de proposer de l’aide administrative, de l’interprétation et de l’éducation civique, elle organiss des rencontres culturelles et sportives.

Difficultés à se faire régulariser, sentiment d’échec, détresse mentale… Arif, un jeune Afghan, s’est suicidé en juin après des années sans horizon ni stabilité. Ses proches disent leur colère contre le système d’accueil réservé aux migrants.

Sur le suicide d’Arif, son ami Jean-Louis émet une possibilité parmi toutes les incertitudes que la mort offre : la sensation d’être maudit tue, quand on se persuade que son cas ne tient sur aucune espèce de logique. «Oui, c’est un peu ça : le sentiment d’une malédiction, qui provoque une cassure définitive.»

L’Afghan, arrivé en France il y a deux ans et demi, s’était perdu dans un tunnel administratif fait de sigles et de numéros, où il s’est senti reculer dans la file d’attente. Quelques exilés proches de lui, aux trajectoires peu ou prou similaires à la sienne, amélioraient leur condition tandis que lui tournait en rond, sans le sou.

A Toulouse, ses dossiers étant dans l’impasse, il dépendait des aumônes – banque alimentaire, dons, solidarité communautaire. Quelques heures avant de se donner la mort, il a consulté un psychiatre, lequel l’a interrogé sur son état sans que cela ne conduise à une hospitalisation. En dépit d’un délitement visible et audible dépeint par les dernières personnes à l’avoir côtoyé, Arif ne dormait plus, ne tenait plus en place, parlait ouvertement de mourir.

Jean-Louis, quinquagénaire au timbre de voix paisible : «Pendant l’entretien avec le médecin, il a été question “d’idées noires” me semble-t-il. Ma femme était avec lui. Mais est-ce que cette image a la même signification pour un Français et un Afghan ? Je ne sais pas.» Ils hébergeaient Arif en périphérie de Toulouse, le temps que celui-ci se requinque après un confinement passé en squat.

Il avait fait un séjour dans un service psychiatrique de quelques jours à la fin du printemps. A l’époque, une trace autour de son cou laissait penser à tous qu’il avait déjà tenté d’en finir. Un camarade guinéen, qui fait partie de ceux qu’il a rencontrés dans la rue, n’en démord pas : son incapacité à faire venir sa femme et son fils en Europe restera le fil rouge de ce drame.

Il dit : «Il leur manquait. Elle lui parlait de divorcer, de se remarier s’il ne rentrait pas ou s’il ne parvenait pas à les ramener en Europe. Elle ne comprenait pas sa situation

Dégoût et tristesse

Jean-Louis et sa famille avaient connu Arif quelques mois plus tôt dans le cadre d’un programme associatif à l’humanisme brut : ouvrir un mois les portes de chez soi à des réfugiés pour leur apporter une respiration, le temps pour eux de sortir la tête hors d’une paperasse taille muraille et de digérer des périples d’une rudesse à peine descriptible.

Mohammad Arif, 29 ans, dit «Momo», avait déjà un pied dans le vide quand ses hôtes lui ont à nouveau tendu la main, faute de trouver un organisme en mesure de prendre en charge un mal-être devenu son ombre.

Le 23 juin, il s’est pendu à un cerisier de leur jardin. Qu’il a fallu abattre pour commencer le deuil. Le 11 juillet, plus de soixante personnes se sont réunies dans un stade de football toulousain où le défunt tapait le ballon les dimanches et se projetait dans les bières post-match.

Cet après-midi-là, un homme à la tignasse grise a joué du saxophone dans un silence douloureux, le Guinéen a discrètement donné du liquide pour la cagnotte du rapatriement et Jean-Louis a lu un texte poignant, illustré de quelques références divines. Le dégoût a vite fait d’infiltrer la tristesse après l’hommage.

A Toulouse, comme ailleurs, errent des silhouettes venues de contrées éclatées pour lesquelles rien n’est prévu si ce n’est le bricolage, le durcissement sécuritaire et le dédouanement tacite des gouvernants – sur le mode du «il n’y avait rien pour vous par ici». Les soucis psychologiques finissent de les marginaliser, la détresse mentale d’un migrant se calant dans les angles morts du système médical.

Arif était un Hazara de la province de Ghazni, minorité chiite honnie des Talibans et haïe de l’État islamique, qui la prend régulièrement pour cible. Toulouse est la dernière escale d’un exil entamé il y a huit ans. Il fut ouvrier agricole avant de rejoindre l’Iran. L’une de ses connaissances se souvient d’une confession de Momo au cours d’une balade. Ses parents et son beau-père seraient morts, tués lors de combats, sa sœur est en Turquie et son frère en Australie. Une autre est presque certaine qu’il aurait travaillé pour l’armée, sans savoir exactement quand et où.

Au vrai, son portrait, tel qu’il nous a été dressé, restera au stade d’esquisse. On se heurte à la pudeur et la tendresse des uns (qui ne dévoilent pas de secrets aux inconnus) et à la logique des autres : dans l’urgence du présent, on évite d’entrer dans l’intimité du détail avec un bonhomme porteur de mille misères.

L’Afghanistan est une dame damnée, fabrique infernale d’hommes en souffrance. Selon l’ONU, la guerre en continu a tué 100 000 civils depuis dix ans. En 2019, la France, elle, a ratifié un accord européen simplifiant les procédures d’expulsion.

«Je ne sais pas ce que je fais»

S., trentenaire fin et dégarni, est resté groggy tout au long de la cérémonie du 11 juillet. Il avait baroudé avec Arif ces dernières années.

Originaires de la même province, les deux Afghans s’étaient croisés la première fois en Autriche, à Linz, en 2015. Il raconte : «On n’avait pas de papiers, mais on avait le droit de travailler. Arif avait trouvé quelque chose dans un restaurant, moi dans une entreprise de bois. Mon patron m’a trouvé une chambre et j’ai quitté le foyer. Arif, lui, y est resté. En Autriche, personne ne dort dans la rue.»

A peine leur demande d’asile refusée, ils ont décidé de mettre le cap sur la France. Les perspectives à Paris, où ils se sont rendus, leur semblaient bouchées. «Trop de files d’attente.» Ils descendent alors, convaincus par une connaissance afghane que les Pyrénées seront plus clémentes.

Les choses s’avèrent plus compliquées que prévu. S. le résume ainsi : en hiver, le 115 les a maintenus au chaud tant bien que mal et à l’arrivée du printemps, les places en hébergement d’urgence se sont raréfiées. Des étudiants toulousains les aiguillent vers des squats plus ou moins salubres. Selon Thomas Couderette, membre du Collectif d’entraide et d’innovation sociale (Cedis), il y en aurait une centaine dans le coin, de typologies différentes. La problématique concerne, selon ses estimations, plus d’un millier de personnes, essentiellement venues d’Afrique subsaharienne et d’Europe de l’Est, les Afghans constituant une extrême minorité.

L’homme explique que Toulouse a la particularité de posséder un solide tissu de militants impliqués dans l’ouverture d’immeubles et toits divers pour héberger les plus nécessiteux. En février, l’un des squats, le plus grand, a brûlé. Cet ancien bâtiment EDF hébergeait 500 personnes, dont Arif par périodes. Il y est revenu plusieurs fois avec des assistants sociaux en guise de traducteurs.

Sa demande à l’Office français deprotection des réfugiés et apatrides (Ofpra) avait été refusée. Il avait déposé un recours à la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), dont il attendait le dénouement sans foi aucune quant à l’issue. S., sur leur quotidien dans le sud-ouest de la France : «Moi, j’ai eu de la chance, j’ai eu mes papiers au bout d’un an et demi, et depuis je travaille en intérim sur les chantiers et j’ai un studio.

Mais Arif n’a rien eu de tout ça. Il allait parfois dans des familles et après retournait dans la rue. Je l’ai revu une semaine avant sa mort. Il a passé deux nuits à la maison. Il n’allait pas bien. Même chez moi, il n’a pas réussi à dormir. Pour lui changer les idées, je l’ai amené à Carcassonne pour la journée. Mais ça n’a servi à rien, il répétait : “Regarde, je n’ai rien alors que je suis ici depuis deux ans et demi. Je ne sais pas ce que je fais.”» Guilhem, étudiant blond et fils de Jean-Louis, considère Arif comme une victime collatérale et invisible du confinement. Tous les fils qui le retenaient, aussi fins soient-ils, ont craqué brusquement. Ses cours de français, ses virées en ville pour rendre visite à des copains, ses matchs de football.

Guilhem a écrit un long témoignage à Libération pour raconter l’histoire comme lui se la repasse : «Nous touchons pleinement les limites du système d’intégration français, et en particulier les délais administratifs interminables. Nous sommes aussi atterrés devant l’échec de la prise en charge médicale. Nous avons le sentiment d’un immense gâchis devant la disparition de Momo. Il avait tout – et faisait tout – pour réussir et s’intégrer dans le pays, mais la France ne lui a pas tendu la main.»

L’une de ses sœurs a récemment eu une discussion avec des Afghans de Toulouse, lesquels imputent le suicide d’Arif au traitement qui lui avait été prescrit pour se détendre. Ce qui ajoute des points d’interrogation à la queue de tous les autres : comment gérait-il ses médicaments ? Ne s’est-il pas embourbé dans des injonctions contradictoires entre ceux qui l’encourageaient à se soigner parmi ses familles d’accueil et ceux qui, dans la rue, lui intimaient de laisser tomber ?

Traits calmes et regard tendre

L’association afghane de Toulouse, Hambastegi, s’est chargée de collecter les fonds pour l’inhumation d’Arif au pays. Il fallait un peu plus de 3 000 euros, très rapidement récoltés. L’un de ses cadres a proposé à ceux qui la fréquentent, encore choqués par le suicide, un tour dans la montagne le temps d’un week-end, pour décompresser – thérapie artisanale.

Une jeune professeure, qui donne des cours de français à titre gracieux via le collectif, rappelle une complication de plus : comment les vivants qui l’ont connu et qui vivent la même situation que lui vont-ils surmonter cette histoire ? Arif avait appris la langue relativement facilement et se débrouillait plutôt bien. Aidait ceux qui étaient moins doués. Se portait volontaire quand des événements étaient organisés.

Au printemps, S. l’avait aperçu sortant, des soirs de ramadan, d’un quartier populaire de Toulouse sans savoir chez qui il avait trouvé un refuge. Il répète : «Moi, j’ai eu de la chance.» Les photos d’Arif, même les dernières, laissent transparaître des traits calmes, un regard tendre, la mine d’un type tranquille.

Jean-Louis et Guilhem s’étonnent encore de sa popularité dans la ville et de sa capacité à nouer des liens rapidement. Le fils : «Il saluait à chaque fois un nombre incalculable de gens.» L’enseignante a reçu une vidéo où Arif dansait dans un squat. Son ressenti est mitigé quand elle la décrit. Mettons une gestuelle joyeuse amplifiant la tristesse et une ambiance de morts-vivants. Surtout, elle s’inquiète d’une boucle noire. Il y a, à Toulouse, un Afghan qui présente le même profil qu’Arif.

Il est sans nouvelles de ses proches au pays depuis l’arrivée des Talibans dans son village près de Baghlan, dans le Nord-Est, et des combats qui ont suivi avec l’armée afghane. Il est sous médicaments.

«Nous avons le sentiment d’un immense gâchis. Il avait tout pour réussir et s’intégrer dans le pays, mais la France ne lui a pas tendu la main.» – Guilhem membre de la famille qui a accueilli Arif

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