«Tout chercheur travaillant sur les préjugés contre l’islam court le risque de se voir accoler l’étiquette d'”islamo-gauchiste”.»

Affublée de l’étiquette d’islamo-gauchiste alors qu’elle était en lice pour la présidence de la Fondation nationale des sciences politiques, la politiste Nonna Mayer revient dans une tribune au « Monde » sur ses recherches, notamment sur l’antisémitisme, et appelle à lutter contre les préjugés minant la société française

Tout chercheur travaillant sur les préjugés envers l’Islam et les musulmans en France court désormais le risque de se voir accoler l’étiquette infamante « d’islamo-gauchiste ». Un terme confus, polémique, aux effets délétères […].

La « phobie » évoque une peur démesurée et irrationnelle

[..] La critique de fond adressée à ce terme est qu’il mêlerait la « phobie » de la religion musulmane et celle de ses croyants. Il interdirait de critiquer l’islam, sous peine d’être taxé de racisme anti musulman. Mais quel serait le bon terme ? L’expression n’est sans doute pas très heureuse. Le suffixe de « phobie » évoque une peur démesurée et irrationnelle, voire des troubles psychopathologiques.


Mais il en va de même pour les concepts de judéophobie, négrophobie, romaphobie ou homophobie, pourtant entrés dans les mœurs […].

Les critiques viennent des moins attachés à la laïcité

J’emploie ce terme dans mes recherches sans arrière-pensée, pour désigner l’aversion envers l’islam et/ou les musulmans. Mais il est rare de critiquer une religion, sur des bases philosophiques ou éthiques, en faisant abstraction des hommes et des femmes qui s’en réclament. Ce sont les enquêtés pour qui l’islam et ses pratiques font problème, même invisibles dans l’espace public (prières, jeûne du Ramadan, interdits alimentaires), qui ont le plus de préjugés envers les musulmans et plus largement les immigrés. Et loin de s’enraciner dans les valeurs « républicaines » que menacerait un islam intolérant, les critiques les plus fortes viennent des moins attachés à la laïcité, des moins enclins à défendre les droits des femmes et des minorités sexuelles.
Me voir reprocher d’accorder dans mes travaux plus d’importance à l’islamophobie qu’à l’antisémitisme et d’être indifférente au fait qu’on tue des juifs en Europe m’est intolérable, alors qu’une partie de ma famille paternelle a été exterminée à Auschwitz. Les mutations de l’antisémitisme sont au cœur de mes travaux sur les préjugés depuis vingt ans. J’ai montré que les violences antisémites en France ont explosé en 2000 après la seconde Intifada, les plus meurtrières étant commises au nom du jihad, à l’école juive Ozar Hatorah de Toulouse en 2012 (4 morts), à l’Hyper Cacher en 2015 (4 morts) […].

Les vieux préjugés structurent le champ des opinions antisémites

Mais les préjugés multiséculaires associant les juifs à l’argent et au pouvoir n’ont pas disparu pour autant et ils peuvent encore tuer : c’est en leur nom qu’Ilan Halimi, en 2006, a été kidnappé et torturé à mort, parce que « les juifs ont de l’argent ». Ce sont ces vieux préjugés qui structurent le champ des opinions antisémites en France aujourd’hui, plus que le « nouvel antisémitisme » animé par la critique d’Israël et du sionisme. Si les violences antijuifs sont effectivement attisées par le conflit israélo-palestinien, l’opinion dans sa majorité y est plutôt indifférente, rejetant ses protagonistes dos à dos.


Ce n’est pas minimiser l’antisémitisme, encore moins nier sa spécificité et celle de la Shoah, que de comparer ce préjugé aux autres, pour mieux le combattre. D’observer que l’hostilité aux juifs s’étend souvent à d’autres minorités, dans un même réflexe « ethnocentriste » rejetant « des manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères » (Claude Levi-Strauss, Race et histoire, Gallimard, 1952).
De voir que ces préjugés, au-delà de leurs différences, ont des origines communes, à commencer par l’ignorance, reflétant « la raison des sots » (Voltaire). Qu’en France comme dans toute l’Europe les juifs sont mieux acceptés que les musulmans, qui eux-mêmes le sont beaucoup plus que les Roms, partout les moins aimés […].

Le Monde