Tribune : «Le silence qui règne à Paris est celui d’une nécropole»

Il règne à Paris un silence de nécropole qu’il serait inexact d’imputer à titre principal au confinement. Depuis une vingtaine d’années au moins, un nouvel ordre urbain éteint la vie dans les rues de la capitale, argumente l’essayiste Olivier Babeau.

Le succès du mot-dièse #SaccageParis sur les réseaux sociaux a révélé l’enlaidissement de Paris. Ce n’est pourtant pas le seul changement important qui est intervenu récemment dans la capitale. Le promeneur habitué des rues parisiennes aura sans doute été saisi par l’incroyable silence qui y règne désormais. Certes, le confinement y a naturellement sa part, car il limite depuis des mois l’activité économique et la fréquentation des rues, mais le phénomène avait largement commencé avant la pandémie.

On peut se demander si, avec la fermeture définitive de nombreux commerces et les limitations supplémentaires de circulation, l’activité du centre-ville de la capitale retrouvera un jour le niveau d’avant crise. Remonter la rue de Rivoli autrefois livrée à un flux incessant de voitures et de passants laisse une impression étrange, car le temps semble s’être arrêté. Quelques rares cyclistes filent sans bruit sur l’immense artère déserte que l’on peut traverser sans regarder. Paris semble vivre dans l’éternelle quiétude d’un dimanche. Qui songerait a priori à s’en lamenter? N’est-ce pas la fin de ce vacarme que tout le monde dénonçait? Peut-être, mais en bannissant le bruit, la ville a aussi chassé la vie.

En 1539, le musicien Clément Janequin (1485-1558) composa une œuvre restée célèbre: Les Cris de Paris. Il y fait entendre une quarantaine de cris des marchands et artisans ambulants qui animaient alors les rues. Une atmosphère bruyante qui fut celle de Paris pendant des siècles et qui tranche avec le silence de tombeau qu’on nous impose en fait de ville du futur. Et si nous faisions fausse route?

Au XVIe siècle, la rue était un spectacle permanent. On pouvait y acheter des légumes de toutes sortes (laitues, oseille, épinards, raves, navets…), du vin, des pâtisseries, des chandelles, de la moutarde. On y trouvait tous les services dont on pouvait avoir besoin: ramonage, rémoulage, portage d’eau, etc. Difficile d’imaginer aujourd’hui l’incroyable maelstrom de ces lieux publics populeux où les carrosses mêlaient leur cahotement aux cris innombrables et aux conversations.

La rue était non seulement un lieu d’échange économique (on se souvient de la rue Quincampoix qui abrita plus tard les spéculations autour de la monnaie créée par John Law sous la Régence), mais aussi un lieu de vie et de rencontres. La mixité sociale y était une réalité quotidienne. La promiscuité y était, fatalement, une proximité. Dans ce joyeux chaos, du seigneur au plus humble regrattier en passant par le grand bourgeois, on se croisait, on se touchait, on s’interpellait. On vivait en somme.

Le Paris moderne est aux antipodes du Paris d’hier. Depuis une vingtaine d’années au moins, à force de vouloir organiser toutes les circulations, réglementer chaque mètre carré, il n’y a plus place pour la rencontre inopinée, le brassage, le joyeux désordre. En limitant systématiquement les déplacements aux circulations non motorisées, on exclut les visiteurs venus de loin. On tient à distance les banlieues en organisant un entre-soi d’autant plus paradoxal qu’il est bâti au nom du slogan du vivre-ensemble. Alors que l’on s’échine, à coups de cartes scolaires, de logiciels opaques d’attribution des places d’école, de quotas de logements sociaux, à créer de la mixité, on œuvre en parallèle avec constance à couper les Parisiens du monde extérieur.

On a fait de la ville un problème technocratique, une affaire de règlement, un ministère patenté. Mais c’est précisément à cause de notre obsession de l’ordre que la vie quitte les villes, que les liens organiques sont rompus, que les classes sociales et les communautés se cloisonnent. Les dispositifs administratifs s’efforcent ainsi de remédier au mal qu’ils créent eux-mêmes. À l’agitation désorganisée mais spontanée du peuple baguenaudant, on a substitué la juxtaposition de flux rationalisés. Le flot monotone des «circulations douces» a remplacé le chaos magnifique d’hier. Les fêtes aseptisées si bien tournées en dérision par Philippe Muray ont succédé au dynamisme authentique des cohues d’antan. Paris Plages est la mise en scène d’une convivialité artificielle.

On le sait, Haussmann avait en partie tracé ses avenues larges et droites pour faciliter la canonnade de la foule en cas de soulèvement. Le Paris vitrifié que l’on promeut à grand renfort de voies de bus sert exactement le même objectif de contrôle social. Chaque chose à sa place. Les attroupements, rassemblements, hébergements sont codifiés «pour des raisons de sécurité». La «vidéoprotection» couronne l’entreprise. La rue moderne n’est plus faite pour qu’on y vive, mais pour donner envie de rentrer chez nous. Tout nous incite à rejoindre en hâte et seul notre intérieur exigu où l’étrange lucarne distillera sa moraline soigneusement calibrée […].

On a oublié qu’une ville, a fortiori si elle a le statut de capitale, n’existe pas seulement pour les gens qui y habitent, mais aussi pour les gens qui y passent et l’alchimie particulière des rencontres qui s’y organisent. Paris est désormais géré comme une sous-préfecture — en moins propre. Le silence qui y règne est celui d’une nécropole. Or souvenons-nous que Paris, qu’on le veuille ou non, c’est la France ; l’extinction de la Ville Lumière est à l’image de celle d’un pays qui ne veut plus rayonner.

Le Figaro

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