Trois biais racistes en médecine (Màj : “Non, la médecine ne maltraite pas les patients non-blancs”)

08/08/2022

Dans une tribune, Vincent Lautard, infirmier et juriste en droit de la santé, consultant dans le secteur sanitaire et social et membre du conseil d’administration du Printemps républicain, répond à une vidéo du média Brut qui affirme que le monde médical maltraite et tue les patients « racisés ». Le tout en se basant sur une approche biaisée des études citées.

Dans une vidéo pour le média Brut, intitulée « Les conséquences du racisme ordinaire en médecine » et vue plus d’un million de fois sur différents réseaux sociaux, Miguel Shema, étudiant en médecine et auteur pour le Bondy Blog, explique qu’il existe des biais racistes contre les personnes non-blanches dans le secteur de santé. Cet étudiant, qui avait notamment défendu le collectif Globule noir qui cherchait à orienter des patients non-blancs vers des soignants non-blancs, et avait accusé l’Ordre des médecins et des infirmiers de « porter une médecine blanche », va jusqu’à dire dans la vidéo que le monde médical maltraite et tue les patients « racisés », les personnes non-blanches.

Mais comment en arrive-t-il à cette conclusion ? Le monde médical est-il rempli de professionnels de santé qui ont des positions racistes, conscientisées ou non ? Pour appuyer son propos, cet interne en médecine s’appuie sur trois exemples : le manque d’illustrations d’atteintes cutanées de patients de peau noire dans les livres de dermatologie, le syndrome méditerranéen et l’animalisation du corps des patients noirs en psychiatrie.

Dans son premier exemple, Miguel Shema nous parle d’une atteinte de la peau, le psoriasis, et nous explique qu’il n’y a pas d’illustrations de cette pathologie sur les patients à peau noire dans les manuels de médecine, ce qui entraînerait selon lui des retards de diagnostic. Il est vrai que si on regarde les cours des enseignants hospitalo-universitaires de dermatologie du Collège des enseignants en dermatologie de France (CEDEF), on ne trouve qu’une seule illustration de peau noire sur le cours sur le psoriasis.

On trouve plusieurs illustrations de peau noire sur d’autres cours, sur d’autres pathologies de la peau mais les illustrations de peau blanche sont majoritaires. Mais est-ce que cela veut dire que les professionnels de santé ont des « biais racistes » ? Bien sûr que non. Pour parler des chiffres du psoriasis dans le monde, cette maladie toucherait entre 1,3 à 2 % de la population en Europe de l’ouest, en Amérique du Nord et en Australie contre moins de 0,3 % dans les pays d’Afrique subsaharienne. Et comme l’indique Shinjita Das, dermatologue professeur à la faculté de médecine de Harvard aux États-Unis, dans le Manuel MSD (manuel pour les professionnels de santé du laboratoire pharmaceutique Merck), les personnes à peau claire courent un plus grand risque concernant le psoriasis, que celles à la peau foncée.

FAUX DÉBAT

De plus, le nombre de personnes noires en France ne représenterait qu’entre 4,5 % et 7,5 % de l’ensemble de la population française. Ce manque d’illustrations de personnes de peau noire dans les manuels viendrait donc surtout du fait qu’on a beaucoup moins d’exemples d’atteintes sur peau noire que sur peau blanche en France et non d’une question de racisme. Il est important aussi de soulever le fait que pour améliorer la prise en charge des personnes noires atteintes de pathologies de la peau, il existe un Groupe thématique « peau noire » (GTPN) au sein de la Société française de dermatologie. Il existe aussi pour les médecins et professionnels de santé, des cours, séminaires et formations spécifiques, comme le diplôme universitaire de médecine de la diversité de la faculté de médecine de Strasbourg. On peut aussi trouver des ouvrages sur la dermatologie concernant la peau des personnes noires, rédigés par des médecins français.

Dans son second exemple, l’étudiant en médecine, s’appuie sur l’utilisation de la théorie du « syndrome méditerranéen » par les professionnels de santé français, qui cibleraient les populations « racisées », d’origine du Maghreb. Cette théorie affirme que les personnes vivant dans le pourtour méditerranéen exagéreraient leur douleur. Cette théorie est bien évidemment fausse et discriminatoire, comme le rappelle Miguel Shema. Ce dernier va jusqu’à déclarer, en lien avec cette théorie et une étude anglo-saxonne, que « quand le monde médical ne prend pas en charge la douleur des personnes non-blanches et s’entête à refuser de voir le racisme qu’il exerce vis-à-vis de ces populations-là, il les expose et il les tue ». On a donc l’impression quand on écoute la vidéo de Brut que l’utilisation de cette fausse théorie serait répandue chez les professionnels de santé.

Pour ma part, en quatorze ans de pratique dans le secteur de la santé, je ne l’ai entendue qu’une seule fois, dans la bouche d’une professionnelle travaillant à l’hôpital et je n’ai jamais eu de cours en formation d’infirmiers sur cette théorie. Miguel Shema rappelle même qu’on ne trouvera jamais la promotion de cette théorie dans un manuel de médecine. Et ce qu’oublie de dire l’étudiant, c’est que cette théorie discriminatoire ne cible pas que les personnes non blanches, elle cible aussi les personnes blanches espagnoles, italiennes ou encore du sud-est de la France. Pourquoi a-t-il omis de préciser cette information ? Cela interroge. C’est vrai qu’il y a un déficit dans la prise en charge de la douleur des patients en France dans certains établissements de santé, en Ehpad par exemple. Mais c’est surtout dû au manque de moyens humains – médecins et infirmiers – et matériels. Et cela touche l’ensemble des patients, et cela indépendamment de leur couleur de peau.

MAIS QUEL RAPPORT AVEC LA FRANCE ?

Dans son dernier exemple, Miguel Shema explique que les patients noirs atteints de troubles psychiatriques lourds seraient vus comme plus dangereux que les autres patients parce qu’ils sont noirs. Il déclare que les soignants verraient les patients noirs comme « des bêtes sauvages qu’il faudrait assommer » et donc recevraient des doses plus importantes d’antipsychotique que les patients blancs. Il dit se baser sur « des études » et Brut cite le livre Le racisme est un problème de Blancs (Autrement, 2018) de l’écrivaine, militante et journaliste anglaise, Reni Eddo-Lodge, comme référence au propos de l’étudiant. Cette journaliste est connue notamment pour défendre les concepts controversés de « racisme structurel » et de « privilège blanc ». Donc Miguel Shema se baserait sur le livre d’une journaliste militante anglaise pour statuer sur des situations françaises. Cela me semble plus que léger.

Le problème comme l’indique l’étudiant en médecine à deux reprises dans la vidéo, c’est qu’il n’y a pas d’étude notamment sociologique en France sur ces sujets. Les accusations de l’étudiant seraient-elles donc basées sur rien de tangible ? Miguel Shema ferait-il preuve de malhonnêteté ?

« À vouloir voir du racisme systémique partout, on dénigre la vraie lutte contre le racisme, qui doit être un combat de tous les instants. »

Pour ma part, ayant accompagné des patients atteints de troubles psychiatriques, je n’ai jamais vu de différences de prise en charge entre différents patients en fonction de leur couleur de peau. J’ai pu prendre en charge des patients blancs qui avaient des doses importantes d’antipsychotique. Comme l’indique la Société française de médecine d’urgence, concernant la prise en charge de patients atteints de troubles psychiatriques aux urgences, « la dose d’un traitement face à un patient en agitation aiguë doit être adaptée en fonction de la gravité de l’agitation, de l’âge du patient, de son état de santé ainsi que de sa corpulence » et bien évidemment en aucun cas de sa couleur de peau.

À la fin de la vidéo, l’étudiant rajoute qu’il y aurait un processus de domination, conscientisée ou non, des soignants envers les patients non blancs qui entraînerait de la maltraitance. À ce moment de la vidéo, Brut illustre les propos de Miguel Shema par une séquence d’un film américain muet et en noir et blanc, datant de 1915, La naissance d’une nation. Film raciste qui parle notamment du déroulement de la guerre de Sécession aux États-Unis et qui montre une image profondément péjorative de la population afro-américaine. Bien évidemment, tout cela n’a aucun rapport avec la situation française et rajoute une touche dramatique aux propos de l’étudiant. Tout est fait pour chercher le buzz, pour faire dans le sensationnalisme et pour que celui qui regarde la vidéo pense que les établissements de santé sont remplis de soignants racistes.

Pour conclure, Miguel Shema déclare : « Si quand on est soignant, on vit comme une attaque, une critique objective de la manière dont le monde médical maltraite et tue, pour le dire vraiment, parce que c’est le cas, les patients racisés, c’est qu’en fait, on ne s’intéresse qu’à la santé des Blancs. » Ces propos sont profondément choquants. Cette vidéo de Brut avec ce témoignage de cet étudiant, ne prouve donc pas qu’il y aurait du « racisme ordinaire » en médecine, en France. Bien évidemment, il existe des soignants racistes, et je rappelle qu’on peut être raciste et non-blanc, mais c’est loin d’être la majorité des professionnels de santé. À vouloir voir du racisme systémique partout, on dénigre la vraie lutte contre le racisme, qui doit être un combat de tous les instants.

Marianne

_____________

02/08/2022

Miguel Shema est Étudiant en médecine, journaliste au Bondy Blog, et fondateur du compte Instagram @pracisees_vs_grindr et du compte @sante_politique

Symptômes non identifiés sur les peaux foncées, différences de traitement selon les origines du patient… Étudiant en médecine, Miguel Shema nous parle des conséquences du racisme ordinaire qui peuvent exister dans la santé.

On peut dire sans exagération qu’un système médical qui agit activement contre l’organisation des personnes racisées pour leur santé est un système médical qui lutte contre la santé des personnes racisées.”