Trois policiers de Seine-Saint-Denis frappent, gazent et abandonnent un migrant sur un rond-point

Trois policiers ont été condamnés à six mois de prison ferme, jeudi 6 mai 2021, pour violences en réunion et atteinte à la liberté par le tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis).

Trois policiers ont été condamnés à six mois de prison ferme, jeudi 6 mai 2021, pour violences en réunion et atteinte à la liberté par le tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis). (©DG/Actu Seine-Saint-Denis)

« Vous avez eu un comportement de voyou et les voyous n’ont pas leur place dans la police ». C’est par cette phrase que le procureur de la république du tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis) a conclu son réquisitoire, jeudi 6 mai 2021, dans une affaire où trois policiers de la brigade territoriale de contact (BTC) sont accusés de violences en réunion. En août 2019, ils ont interpellé sans motif un jeune mineur isolé à La Courneuve avant de l’abandonner dans un autre département, après l’avoir frappé, insulté puis gazé. 

Aucun motif d’interpellation 

L’histoire débute vendredi 30 aout 2019 au carrefour des quatre routes à La Courneuve. En patrouille, les trois hommes de la BTC, se dirigent vers un groupe de jeunes, « on a cru voir une rixe, mais comme d’habitude, ils s’envolent comme des moineaux dès qu’on arrive », raconte celui qui conduisait le véhicule ce jour-là. Coupe militaire et veste grise, il assume l’entière responsabilité des événements. 

Sur la place, les jeunes partis, reste un jeune vendeur à la sauvette « défavorablement connu des services de police ». « Mineurisolé et étranger », il connait l’un des fonctionnaires qu’il appelle le « petit gros » dans sa déposition. D’après le jeune, le « petit gros » lui demande de monter dans leur véhicule. « Casse toi, des bledards, on en veut pas au Quatre Routes ». 

Dans la voiture, il l’aurait également frappé au visage, ce que le policier réfute. Problème, les agents n’ont aucune raison de le faire monter. « On avait pas de motif d’interpellation, il n’avait pas de cigarettes sur lui et ne nous a pas insulté mais il était énervé, explique le conducteur. Il refusait de partir, c’est pour ça qu’on l’a invité à monter dans la voiture, pour qu’il se calme ailleurs ». 

Conduit dans le Val d’Oise

« Vous pouvez faire monter dans votre véhicule des victimes et des interpellés, c’était le cas pour ce jeune homme ? », questionne le procureur. Le fonctionnaire répond par la négative. « Otez-moi d’un doute, vous n’êtes pas chauffeur VTC ?« , assène le représentant du ministère public. 

Le troisième fonctionnaire de police, assis à côté de jeune dans la voiture, le frappe au ventre « à tel point qu’il a eu envie de vomir », rapporte l’enquête de l’IGPN. L’intéressé nie, « je comprends pas comment je peux le frapper, alors que je suis à côté de lui ». Sur le trajet, les policiers roulent vite, sirène hurlante, « se moquent » du jeune vendeur à la sauvette et finissent par le déposer à 15km du carrefour des quatre routes, dans le Val d’Oise

Ce qui est illégal, les policiers pouvant quitter leur département sur ordre uniquement. A aucun moment ils n’en réfèrent à leur hiérarchie, ni pendant le trajet, ni à leur retour au commissariat. « Notre but c’était de le mettre à l’abri, c’était la solution la plus convenable sur le moment même s’il n’y avait pas de cadre légal à notre intervention », reconnait le policier à la veste grise. 

Portable brisé, chaussures « sectionnées »

Sur le rond-point valdoisien où les agents abandonnent le jeune, les versions s’opposent. Celui-ci raconte qu’ils « frappent » son portable au sol et « sectionnent » ses lacets. Avant de partir, ils l’aspergent de lacrymo. Pour les fonctionnaires la victime « ment » et « veut leur nuire ». Selon eux, le jeune aurait cassé son portable. Pour les lacets : « je tombe des nues », s’étonne un des prévenus. Ils indiquent également qu’il s’était fait gazé avant d’être monté dans leur voiture. 

Le vendeur est ensuite retrouvé par une automobiliste qui prévient les gendarmes. Ces derniers constatent une « forte odeur » de gaz et lui donnent du sérum physiologique pour soigner ses « yeux rouges ». Ils prennent sa déposition et remarquent une lésion à la joue témoignant du coup au visage et des griffures sur tout le corps, mais que la victime n’impute pas aux policiers. 

« Pourquoi pensez-vous qu’il ment en vous accusant ? Si son intention est de vous nuire, pourquoi il ne dit pas aux gendarmes que vous êtes à l’origine des griffures ? », questionne un magistrat. « Ce genre de mineur, ils sont vicelards, ils jouent des sketchs pour avoir de l’empathie et se faire passer pour des victimes », rétorque le fonctionnaire. 

Six mois ferme

Des explications qui n’ont pas convaincu le procureur au moment des réquisitions. « L’action de la police est fondée sur le droit mais là c’est surréaliste. La parole d’un mineur isolé et étranger vaut face aux agissements de ces trois-là, je pense qu’il dit vrai et je suis effaré que des policiers puissent avoir ce comportement ». 

Si l’avocat des gardiens de la paix reconnait la « faute grossière » de ses clients, il la justifie par une « absence totale de solutions » et évoque la complexité du métier de policier tandis que les fonctionnaires regrettent leurs actions : « parfois on bricole un peu et ce jour-là on l’a mal fait« . 

C’est une scène unique. Le tribunal n’imagine pas le jeune, en larme, qui descend d’un véhicule de police dans un endroit qu’il ne connait pas casse lui-même son portable alors qu’il pourrait l’aider à rentrer à La Courneuve. Le tribunal ne croit pas non plus qu’il ait lui-même sectionné ses chaussures alors qu’il avait des kilomètres à faire.Présidente de la cour

Les trois policiers ont été déclarés coupables d’atteinte à la liberté, de violences en réunion et de dégradation. « Ce que vous qualifiez d’erreurs sont des infractions très graves pour des personnes qui ont pour fonction de protéger les citoyens et de garantir l’ordre et la sécurité au sein de la République ». Les fonctionnaires ont été condamnés à six mois de prison ferme et à une interdiction d’exercice de la profession de cinq ans.

**Cette peine est susceptible d’appel. Tout prévenu demeure présumé innocent tant que toutes les voies de recours n’ont pas été épuisées.

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