Troyes (10): en dix mois, ses deux fils puis son compagnon assassinés par des ex “jaloux”

L’appartement du 3, rue de Darmstadt où un drame a emporté les deux jeunes enfants de Meriem.
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Le 6 octobre 2021, un incendie criminel embrasait un appartement à Troyes. Deux enfants de 5 et 7 ans y perdaient la vie. Pour leur mère, Meriem, il n’y a pas pire tragédie. Mais dix mois plus tard, alors qu’elle tente de refaire sa vie avec un nouvel amour, son ex-compagnon, fou de jalousie, abat de plusieurs coups de couteau le jeune homme de 32 ans.

Ce dimanche 14 août 2022, Meriem, 37 ans, lance un regard attendri à son compagnon Saif qui joue avec son fils aîné, un garçon de 15 ans, handicapé. Depuis un peu plus d’un mois, elle a retrouvé Saif, un homme de 32 ans, rencontré sur les réseaux sociaux il y a presque dix ans, sans que leur idylle puisse voir le jour. Enfin ensemble aujourd’hui, ils nourrissent plusieurs projets, à commencer par un mariage religieux, prévu le 19 août.

Meriem revient de loin. Le 6 octobre 2021, elle était encore en couple avec Sidahmed, un homme de 31 ans, avec lequel elle vivait depuis deux ans. Une relation tourmentée, émaillée d’insultes et de violences. Ce soir-là, l’attention de Meriem se concentre sur sa jeune cousine de 20 ans. Enceinte de deux mois, elle a débarqué paniquée trois jours plus tôt. Son compagnon, Toufic, est violent et la menace. Avec son grand cœur, toujours prête à aider les autres, Meriem recueille la jeune femme. Il y a du monde dans son appartement du neuvième étage du 3 rue Darmstadt à Troyes : Sidahmeh, la cousine et les quatre enfants de Meriem. Parmi eux, les deux plus jeunes, Adam et Wail, 7 et 5 ans.

Le soir du 6 octobre 2021, Meriem les couche tôt et va s’installer dans le salon avec Sidahmed, sa cousine et ses deux grands enfants. Elle rassure sa cousine qui reçoit depuis plusieurs jours des SMS de menaces de Toufic. Il dit qu’il va mettre le feu à l’appartement si elle ne revient pas. Une menace que les occupants de l’appartement ne prennent pas au sérieux. Pourtant, alors qu’ils regardent un film à la télévision, Toufic est déjà en train de mettre sa menace à exécution. Il est 22 h 30, quand l’homme se faufile dans l’immeuble et atteint le neuvième étage. Il tient à la main un bidon d’essence et il en verse le contenu sur la porte de l’appartement de Meriem. Il parvient à en faire couler sous la porte.

SE RECONSTRUIRE

En quelques secondes à peine, une boule de feu se répand dans le logement. Meriem et Sidahmed tentent d’aller récupérer Adam et Wail, mais ils sont bloqués par les flammes, déjà immenses : la chambre des deux enfants se trouve juste à côté de la porte d’entrée. Les adultes et les deux aînés de Meriem ne peuvent qu’entendre les cris paniqués des petits. Des fumées toxiques saturent rapidement l’appartement. Sidahmed essaye d’ouvrir une fenêtre, mais elle ne cède pas et il finit par la briser, se blessant à l’avant-bras.

Dehors, les pompiers sont déjà là, avertis par les voisins. Une nacelle permet d’évacuer le couple, la jeune femme enceinte et les deux plus grands enfants de Meriem. Mais lorsque les pompiers ont maitrisé les flammes et atteint la chambre d’Adam et Wail, il n’y a plus rien à faire. Les enfants sont morts, asphyxiés par les fumées de l’incendie. Toufic, lui, a pris la fuite. Un mandat d’arrêt international est lancé contre lui. Il ne sera arrêté que le 31 octobre 2021, à Bilbao, en Espagne. Rapatrié à Troyes, il est mis en examen pour assassinat, tentative d’assassinat, dégradation par incendie et menaces de mort par conjoint. Désormais emprisonné, il attend son procès.

Pour Meriem et les siens, il faut désormais se reconstruire. La famille est relogée dans un petit pavillon dans une résidence pavillonnaire à Arcis-sur-Aube. Le village s’élève au milieu des champs non loin de Troyes. Très vite, Meriem doit reprendre le travail. Elle décroche un emploi d’agent d’entretien dans un établissement médical de la commune. Ses journées sont longues : entre ses deux enfants, le travail, les courses, le ménage, les repas, elle n’a pas une seconde à elle. « C’est dur pour elle, insiste Lucile – le prénom a été changé – une de ses amies. Elle a un enfant handicapé, qui demande beaucoup d’attention. » Mais Sidahmed, lui, ne fait rien. Il passe ses journées à dormir.

CARACTÈRE VIOLENT

Meriem l’a rencontré en 2016 sur Facebook. Pendant quatre ans, leur relation est essentiellement épistolaire. « Ils se sont connus virtuellement, précise Lucile. Lui, il était au bled en Algérie. Ils se sont parlé pendant longtemps avant de se voir. » Comme il ne parvient pas à obtenir de visa, Meriem va le voir, par trois fois, en Algérie. Elle est accompagnée du petit Wail, qui se prend d’affection pour Sidahmed, un beau brun, trapu, à la barbe bien taillée. « Il était très bien avec les enfants. Ils l’adoraient, souligne Lucile. Mais il est vite devenu violent, il parlait mal à Meriem. » Ce comportement effraie la mère de famille. Elle rompt. Mais deux mois plus tard, Sidahmed la recontacte : il a réussi à entrer en France en passant par l’Espagne clandestinement.

Il lui sort le grand jeu : il est amoureux, il veut être là pour ses enfants. Ces derniers adorent l’homme qui s’avère être un bon camarade de jeu. Alors Meriem se laisse attendrir. Elle l’accueille chez elle et ils reprennent leur histoire d’amour. Mais la lune de miel ne dure pas. Le caractère violent de Sidahmed reprend rapidement le dessus. En 2020, il la roue de coups. Elle porte plainte. D’abord placé en garde à vue, puis en centre de rétention, il est condamné à sept mois de prison avec sursis. Remis en liberté, il retourne frapper à la porte de Meriem. Il la supplie, jure que ça ne recommencera pas, affirme qu’il risque de se retrouver à la rue. Meriem le prend en pitié et le laisse revenir dans sa vie.

Après la mort de ses deux enfants, Meriem, toujours en couple avec Sidahmed, tente de redonner un rythme normal à leur vie. Mais son comportement ne s’améliore pas. Il empire même, l’homme affirmant être anéanti par le décès d’Adam et Wail. Il inonde son compte Facebook de photos et de vidéos de Wail. Il écrit qu’il lui manque infiniment. Plusieurs fois, Meriem essaye de remuer Sidahmed. Il ne lui répond qu’avec les poings. Il la menace d’exploser la bouteille de gaz. La jeune femme vit désormais dans la peur permanente. « Elle était très malheureuse avec lui, raconte Lucile. Devant les autres, il montrait sa bonne face, son visage d’homme très gentil, mais avec elle, il était violent, il l’insultait tout le temps. »

« J’AI TOUT PERDU, ENCORE UNE FOIS »

Le 12 juillet, elle craque. « Pendant deux ans, elle l’a nourri, blanchi. Elle n’en pouvait plus », insiste son amie. Pendant deux jours, Meriem part se réfugier chez une amie avec ses deux garçons. Elle pose un ultimatum à Sidahmed : il doit glisser sa clé dans la boîte aux lettres et se filmer en train de le faire. Et contre toute attente, l’homme s’exécute. Quand elle revient, le 14 juillet, Meriem se fait accompagner par une amie, de peur que son désormais ex-compagnon ne l’attende. Elle reprend possession de sa maison, quand on sonne à la porte. C’est son frère. Elle ouvre sans se méfier, mais Sidahmed surgit derrière lui et se jette sur elle. Il la tabasse. Meriem parvient à prendre la fuite.

Dans la précipitation, elle n’a pas pris son téléphone et se réfugie chez son patron qui habite à quelques centaines de mètres de là. Elle appelle les gendarmes. Sidahmed se retrouve à nouveau en garde à vue. Il sera convoqué pour être jugé. En attendant, le juge des libertés et de la détention pose une condition à sa remise en liberté : il doit avoir une adresse. Meriem se sent trahie quand son frère accepte d’héberger son ex. En outre, l’homme a interdiction d’approcher du domicile de Meriem et doit pointer deux fois par semaine à la gendarmerie d’Arcis-sur-Aube.

Il se tient à carreau, au moins un temps. Meriem respire à nouveau. Elle a repris contact depuis quelques semaines déjà avec Saif. D’origine tunisienne, il habite désormais à Paris. C’est un bosseur qui enchaine les petits boulots dans le bâtiment. Il est surtout très attentif, attentionné. Elle lui dit tout de sa vie, ses déboires amoureux, la mort de ses deux enfants, la violence de Sidahmed. Saif veut la protéger. Il la rejoint à Arcis-sur-Aube et ils décident de profiter de l’été pour voyager. Ils prennent la route, avec les deux garçons de Meriem, sillonnent la France et même la Belgique.

Le dimanche 14 août, ils viennent de rentrer de leurs vacances. Il est 18 h 30 quand Meriem va préparer le dîner. À 19 heures, ressentant un coup de froid, elle va chercher un gilet dans sa chambre. Et se fige. Sidahmed se tient debout devant elle, deux couteaux dans les mains. Il la pousse violemment et se jette sur Saif. Il l’attaque dans le dos, frappe encore et encore avec ses couteaux. Meriem n’a que le temps de hurler. Sidahmed prend la fuite. Saif respire à peine quand elle s’agenouille à ses côtés. Elle appelle les secours. A 19h20, pompiers et Samu envahissent sa maison. Malgré leurs efforts, ils ne pourront rien faire pour le sauver. A 20h20, il est mort.

Pendant trois jours, 80 militaires, une brigade cynophile, le groupe d’observation et de surveillance de Reims et le GIGN traquent Sidahmed. Il est finalement interpellé le 17 août à Troyes. En garde à vue, il reconnait les faits. « Il a évoqué le double contexte d’une séparation récente avec sa compagne et de troubles psychologiques consécutifs à un incendie volontaire dans la nuit du 6 au 7 octobre 2021 », explique Julie Bernier, procureure de la République de Troyes. A l’issue de sa garde à vue, il est mis en examen pour meurtre et placé en détention provisoire. Pour Meriem, les explications de son ex ne valent rien. En l’espace de dix mois, la jeune femme a perdu deux enfants et son nouvel amour, avec lequel elle avait tant de projets. Dans un message à son amie Lucile, Meriem écrit ses mots déchirants : « J’ai tout perdu. Encore une fois. »

Marianne