Tunisie : “J’ai abandonné l’idée de partir en Europe, c’est trop dangereux”, Meïssa, un Sénégalais de 53 ans, est coincé à Zarzis depuis un an et demi

Parti du Sénégal parce qu’il craignait pour sa vie, et après une tentative ratée de traversée de la Méditerranée pour l’Europe, Meïssa vit depuis un an et demi à Zarzis, en Tunisie. Sa demande d’asile rejetée, le quotidien est très difficile pour ce Sénégalais de 53 ans, qui garde des séquelles physique de sa détention en Libye.

Cela fait presque deux ans que Meïssa, 53 ans, a quitté Pikine, sa ville natale située près de Dakar au Sénégal, à cause de menaces dont il était victime. Passé par la Mauritanie, le Maroc et l’Algérie, il a finalement atteint la Libye après une marche dans le désert et plusieurs heures de trajet en 4×4, entassé avec douze autres personnes.

En Libye, Meïssa est rapidement arrêté par ce qu’il pense être “une milice”. Il est emmené dans un centre de détention, où il subit les coups, les humiliations – plusieurs heures par jour, les détenus étaient forcés par les gardiens de se mettre nus – et des attouchements. Il est libéré au bout de deux mois.

“Le mercredi 29 juillet 2020 vers 23h, je suis monté dans un bateau depuis une plage de Zaouïa, en Libye. J’avais fait tout ce chemin depuis le Sénégal pour prendre la mer ici, et partir pour l’Europe. Dans le bateau, j’ai compté, on était 68. Il y avait 19 Sénégalais, mais aussi des Soudanais, des Nigériens, des Guinéens et des Gambiens. Il y avait aussi un papa centrafricain avec son fils de huit ans, cinq femmes et un bébé de sept mois.

Je n’avais pas peur car je connais la mer. Quand j’étais jeune, je suis allé du Congo Brazzaville à l’Angola en pirogue.

Je ne sais plus trop au bout de combien de temps notre Zodiac a commencé à se dégonfler. L’eau est rentrée. Certaines personnes essayaient d’éponger avec leurs boubous. À bord, c’était la panique totale, tout le monde avait très peur de couler. Finalement, dans la soirée le lendemain, les garde-côtes tunisiens sont venus nous secourir. Après plusieurs heures de bateau, on est arrivé à Zarzis, au petit matin. Je m’en souviens, car c’était le jour de Tabaski [l’Aïd El Kebir ndlr].

Si la traversée était à refaire, je ne la referais pas. C’est trop dangereux.

“Je n’ai jamais eu l’habitude de demander la charité”

En arrivant à Zarzis, comme j’étais blessé à cause de la prison, on m’a emmené à Ben Gardene pour me soigner. Dans la cellule en Libye, j’essayais de rester dans mon coin, de ne pas me faire remarquer. Mais parfois, les gardiens nous demandaient de nous serrer, et ils tapaient dans le tas. À cause de ça, j’ai eu de gros problèmes aux lombaires. J’ai une discopathie protusive [une dégénérescence des disques situés entre les vertèbres qui peut conduire à la hernie discale ndlr]. Le médecin du HCR m’a donné un corset pour soulager mon dos.

Les quatre premiers mois, je n’avais pas de chaussures. Et j’ai gardé les vêtements que j’avais sur le bateau.

Mais ça allait car j’avais une chambre, à Médenine. Ensuite il y a eu un problème et j’ai perdu mon logement. Depuis, je suis à la rue. Malgré les sous que me donne le HCR – je reçois 30 dinars par semaine – c’est difficile. Pour manger et dormir, je demande à des amis. Mais ça m’écœure. Je n’ai jamais eu l’habitude de demander la charité. Souvent je passe la nuit dans des maisons en construction.

J’aimerais beaucoup travailler, pour gagner mon propre argent et prendre un appartement.

Mais avec mes problèmes de santé, pendant plusieurs mois, c’était impossible. Mon dos me faisait trop souffrir, parfois, la nuit, la douleur m’empêchait de dormir. Il y a eu un moment où j’avais même du mal à me tenir debout. Je devais faire des injections et marcher avec des béquilles. 

Quand j’ai commencé à aller mieux, j’ai pu faire quelques missions sur des chantiers ou sur des ronds-points en travaux. Mais avec le Covid, il n’y avait pas beaucoup de travail. En tant qu’Africain et Noir, c’est déjà difficile pour nous, au Maghreb, mais avec la crise sanitaire, c’était vraiment très dur.

“Même si je suis plus vieux que les autres migrants, je suis résistant”

Aujourd’hui, ça va mieux. Même s’il m’arrive de marcher avec une canne. J’ai abandonné l’idée de partir en Europe, c’est trop dangereux. Et je ne veux pas non plus retourner au Sénégal. Alors je suis coincé ici, à Zarzis. Mais même ici, on ne veut pas de moi. Ma demande d’asile a été rejeté par le HCR. Ils disent que les raisons qui m’obligent à être ici ne sont pas crédibles. Mais chez moi, je suis menacé de mort ! Ils ne comprennent pas. J’ai fait appel de la décision, j’attends une réponse.

J’aimerais écrire un livre, pour raconter mon histoire. Je l’appellerai “La traversée du désert des migrants”. Mais avant, j’attends de digérer un peu tout ça.

Mon rêve, c’est d’ouvrir un atelier de soudure ici. C’est mon métier. C’est un travail physique, mais même si je suis plus vieux que les autres migrants, je suis résistant. J’ai de l’endurance. En Libye, j’ai un peu travaillé en tant que charpentier.

Avec un ami chaudronnier, on veut s’associer. On en parle souvent. Comme ça, je pourrais gagner de l’argent et l’envoyer à ma femme et mes enfants restés au pays. Une fois que je serais bien installé, j’aimerais qu’ils viennent vivre avec moi”.

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