Turquie : Comment Istanbul est devenue le refuge des déserteurs russes

Quelque 261.000 hommes auraient quitté la Russie depuis l’annonce de la mobilisation. La Turquie, qui maintient ses lignes aériennes avec Moscou, s’impose comme l’une de leurs principales terres d’asile.

Assis sur un banc face à la mer Marmara, Albert se roule tant bien que mal une cigarette malgré le vent qui agite ses mèches blondes. C’est à Kadıköy, quartier branché prisé des expatriés sur la rive asiatique d’Istanbul, que cet universitaire de 31 ans, docteur en philosophie politique, est logé par un ami.

Une jeune fille allume une bougie dans l’église orthodoxe russe Saint-Panteleimon, dans le quartier de Karaköy, à Istanbul

Vendredi 23 septembre, Albert a quitté Moscou où il rendait visite à ses parents, avec deux chemises et deux jeans fourrés à la hâte dans un sac à dos. « Lorsque j’ai entendu parler des référendums d’annexion de nouveaux territoires ukrainiens, j’ai compris que la situation allait empirer. Je pensais avoir encore quelques jours. Mais quand Poutine a annoncé une mobilisation partielle, le 21 septembre au matin, j’ai immédiatement pris mes billets. »

J’étais prêt à tout faire pour qu’on m’envoie en prison plutôt qu’en Ukraine. Parce qu’aller sur le front, cela veut dire devenir un meurtrier, ou bien se faire tuer.” – Albert

En cette belle après-midi de septembre, le reflet du soleil sur les vagues éblouit les yeux bleu pâle de l’opposant. Avec quelques amis, il a tenté d’animer un mouvement étudiant contre la guerre à Saint-Pétersbourg. Arrêtés avec sa compagne le 27 février, ils ont passé une nuit en cellule et écopé d’une amende d’une centaine d’euros. Ils ont persévéré et participé à des rassemblements. Mais en avril, alors qu’il se rendait à une manifestation, il est interpellé à nouveau. Son incarcération dure cinq jours.

Interrogatoire

Albert n’a pas hésité un instant à prendre la route de l’exil. Mais il ne croyait pas réussir à s’enfuir. « J’étais persuadé que la police me remettrait un ordre de mobilisation à l’aéroport, se remémore le réfugié. J’étais prêt psychologiquement à leur résister, à tout faire pour qu’ils m’envoient en prison plutôt qu’en Ukraine. Parce qu’aller sur le front, cela veut dire devenir un meurtrier, ou bien se faire tuer. »

Les douaniers l’ont finalement interrogé avec une vingtaine d’autres hommes en âge d’aller se battre. Ils voulaient savoir quand ils avaient pris leurs billets, pourquoi ils se rendaient en Turquie, et surtout s’ils avaient effectué leur service militaire. « C’est justement le problème, admet Albert. J’ai fait mon service militaire quand j’avais 20 ans. J’ai passé un an à nettoyer ma caserne et je n’ai jamais manié une arme. Mais sur le papier, mon profil est celui d’un homme mobilisable. » Pourtant, les policiers l’ont laissé embarquer dans son avion à destination d’Istanbul.

« Je vais entamer les démarches pour obtenir un titre de séjour turc, et peut-être demander l’asile en Allemagne », envisage le jeune déserteur qui s’inquiète de sa situation financière. Le service de cartes bancaires Mir, utilisé par les Russes pour régler leurs achats à l’étranger, fonctionnait jusqu’à présent en Turquie. Mais sous pression des Etats-Unis, qui y voient un moyen de contourner les sanctions économiques contre Moscou, deux banques turques ont récemment cessé d’accepter ce moyen de paiement. « J’ai un peu de liquide, assez pour tenir un mois, espère Albert. Ma compagne doit me rejoindre dans deux ou trois semaines. Elle est en train de vendre notre bibliothèque et tous nos meubles, mais ça ne suffira pas à plus long terme. »

Vols complets

Depuis le début de la guerre en Ukraine, Istanbul reste l’une des rares portes de sortie des Russes qui quittent leur pays. Ankara n’a pas fermé son espace aérien à Moscou, et les Russes peuvent entrer en Turquie sans visa. Entre 100 et 120 vols commerciaux relient tous les jours la Russie et la Turquie . Tous les avions à destination d’Istanbul depuis Moscou, Saint-Pétersbourg et Kazan sont complets depuis l’annonce de la mobilisation partielle. Entre Moscou et Istanbul, plus aucune réservation n’est possible avant le 3 octobre sur le site de Turkish Airlines, et les billets les moins chers se vendent à 1.350 euros l’aller simple.

Dans le hall d’arrivée de l’aéroport d’Istanbul , une famille moscovite détendue se dirige vers les taxis. La mère, tout sourire, tire une valise blanche siglée Sotchi 2014. D’après elle, « il n’y a pas de guerre en Russie » et refuse de parler de la mobilisation dans son pays. Loin de fuir la Russie, la plupart des voyageurs sont de simples touristes. En 2021, près de 4,7 millions de Russes ont passé des vacances en Turquie, plus que toute autre nationalité.

Mais à chaque atterrissage d’avions en provenance de Russie, de jeunes hommes seuls ou en groupe débarquent en Turquie pour échapper à l’enrôlement . Comme Piotr, développeur informatique de 29 ans qui avoue n’avoir aucun point de chute ni revenu en Turquie. « Je vais me débrouiller, assure-t-il. Mon métier me permet de travailler partout où il y a une connexion Internet. Je veux partir pour de bon. Je ne supporte plus de vivre en Russie. » Dans la précipitation, il n’a pas même réservé d’hôtel, mais ne s’en soucie guère, trop heureux d’avoir échappé à l’armée.

Des cafés russes sur les rives du Bosphore

Istanbul n’avait plus connu un tel exode russe depuis un siècle. En 1920, la débâcle en Crimée du général Wrangel menait en quelques mois plus de 100.000 soldats des armées blanches en déroute dans la capitale ottomane. Un milieu « interlope » risquant de « fomenter des troubles », estimait alors la sûreté du corps d’occupation française qui surveillait activement ces réfugiés.

Au départ des troupes occidentales en 1923, les comtesses reconverties en danseuses de cabaret et les officiers du tsar réduits à faire la manche se dispersent aux quatre coins du globe. Reste un temps une trace du passage des Blancs : les restaurants et établissements de nuit courus tels que La Rose noire ou le Café de Petrograd, fondés par les Russes dans le quartier de Pera. Seul le Régence, attraction touristique à l’ambiance désuète, a survécu jusqu’à nos jours.

Ils arrivent avec en tout et pour tout 20 dollars en poche et demandent si on peut leur donner du travail. Alors nous faisons de notre mieux pour les aider.” – IGOR Fondateur du café Grao

Cent ans plus tard, de nouveaux cafés russes fleurissent à Istanbul. Dans le quartier bohème en voie de gentrification de Rasimpaşa, Igor, 33 ans, a ouvert le Grao. Au début du conflit en Ukraine, ce grand blond tatoué de la tête aux pieds a vendu un restaurant à Moscou et a décidé de lancer une affaire en Turquie. À la carte, cafés, latte infusés à froid et limonades aux herbes sophistiquées constituent le carburant des jeunes travailleurs indépendants russes penchés sur leurs écrans d’ordinateur. Mais la plupart des commandes sont passées dans la langue de Pouchkine, « on emploie aussi un Turc, mais il est en repos aujourd’hui », s’excuserait presque Igor.

Le lieu ne laisse pas penser qu’il sert de repaire à des opposants et à des déserteurs, si ce n’est une vieille édition turque de « L’Archipel du goulag » de Soljenitsyne posée bien en évidence sur une étagère.

Solidarité entre réfugiés

Pourtant ces derniers jours, le Grao est devenu un refuge pour les jeunes Russes fraîchement débarqués à Istanbul. « Certains viennent directement ici depuis l’aéroport parce qu’ils ont entendu parler du café, explique Igor. Ils arrivent avec en tout et pour tout 20 dollars en poche et demandent si on peut leur donner du travail. Alors nous faisons de notre mieux pour les aider. On leur dit comment se procurer un forfait téléphonique turc, un titre de séjour. Nous avons aussi une conversation sur l’application de messagerie Telegram où des Russes déjà installés depuis plusieurs mois peuvent proposer d’héberger ces nouveaux venus pour une nuit ou deux. »

Igor attend un groupe d’amis réfugiés au Kazakhstan qui veulent maintenant rallier la Turquie. « Je pense que dans les prochaines semaines, beaucoup plus de Russes vont affluer à Istanbul si les frontières restent ouvertes. » Il s’agit de la grande crainte des candidats à l’exil. Lundi 26 septembre, le porte-parole du Kremlin a déclaré que les autorités russes n’avaient « pas pris de décision » à ce stade. D’après le journal « Novaïa Gazeta Europe » , le renseignement russe aurait signalé le départ de 261.000 hommes depuis l’annonce de la mobilisation.

Sur une chaîne Telegram consacrée aux contrôles aux frontières, plus de 100.000 personnes échangent quotidiennement des informations sur les points de passage. Ilya le consulte régulièrement pour aider ses camarades toujours bloqués en Russie. Cet historien dirige un groupe révolutionnaire clandestin en Russie.

Aux premiers jours de la guerre, il a suivi les pas du plus célèbre des exilés russes à Istanbul, Léon Trotski. Comme le fondateur de l’armée rouge entre 1929 et 1933, Ilya réside sur les îles aux Princes, au large de la mégapole turque. Par solidarité, des activistes turcs d’extrême gauche lui prêtent un appartement. Depuis des mois, il tente avec ses camarades d’organiser la mobilisation des Russes en Turquie. « C’est difficile, soit ils sont démoralisés, soit ils préfèrent s’épanouir individuellement loin de la Russie. La dépolitisation est très forte, peu s’engagent », témoigne le militant communiste.

Un exil de la classe moyenne

Un nouvel afflux de réfugiés pourrait changer le profil des exilés russes installés en Turquie. Ils ont généralement jusqu’ici un point commun. Intellectuels, artistes, travailleurs indépendants, journalistes, photographes : ils sont diplômés, parlent pour la plupart un excellent anglais et sont souvent déjà venus en vacances en Turquie. Dans le cas des salariés de l’informatique, les entreprises qui les emploient ont mis la main à la poche pour les aider à se loger.

Parfois, les Russes arrivés au lendemain de la guerre sont rapidement repartis, comme Lili, jeune cadre pour une multinationale américaine rencontrée au printemps dans la station balnéaire d’Antalya. Après quelques semaines en Turquie, elle s’est envolée pour Bali en Indonésie.

Mais une tendance à l’installation se dessine. Selon le quotidien économique de référence turc « Dünya », le trafic en provenance de Russie sur l’un des principaux sites d’annonces immobilières en Turquie avait augmenté de 94 % en quelques jours après la publication du décret de mobilisation. Sur les six premiers mois de l’année 2022, les Russes ont acheté près de 6.000 logements, plus que sur toute l’année 2021, devenant les premiers acquéreurs étrangers de biens immobiliers.

Un chiffre à considérer avec prudence. Nombre de ces acheteurs tentent d’obtenir la nationalité turque par un investissement dans la pierre supérieur à 400.000 dollars. Des Russes fortunés qui, loin d’être tous des opposants à Poutine, pourraient chercher à contourner les sanctions occidentales grâce au laxisme d’Ankara. Istanbul est autant une destination prisée des déserteurs que des oligarques russes.

Les Echos