Turquie : Comment les services secrets déploient leurs réseaux en France

Assassinat dans Paris, propagande et réseaux d’influence dans la diaspora turque. Les services secrets d’Erdogan sont très présents en France. Pour ne pas le fâcher, Paris laisse faire. Entretien avec Guillaume Perrier, qui a enquêté sur le sujet.

Le MIT, les services secrets turcs, semble agir en toute impunité sur le sol français. En 2013, ses agents sont allés jusqu’à faire tuer trois militantes du PKK [Parti des travailleurs du Kurdistan – en guerre civile avec la Turquie depuis 40 ans – considéré comme une organisation terroriste par l’Union européenne, NDLR] au cœur de Paris. Personne n’a été poursuivi et l’affaire a été enterrée. Depuis le coup d’État manqué de 2016, le régime de Recep Tayyip Erdogan s’est encore radicalisé. Pour tenir la diaspora et déstabiliser les pays européens, le président s’appuie de plus en plus sur les renseignements.

Guillaume Perrier a été un témoin privilégié du tournant autoritaire pris par le régime du « Reis ». Correspondant en Turquie pour Le Monde de 2004 à 2014 puis s’y rendant régulièrement, il a vu le chef d’Etat turc s’allier au parti d’extrême droite MHP (Parti d’action nationaliste) et se rapprocher de la Russie de Vladimir Poutine. Positions anti-kurde, anti-arménienne, anti-grec et anti-migrants, répression féroce de l’opposition, des journalistes et des universités, expansionnisme… L’idéologie ultra-nationaliste d’Erdogan s’épanouit désormais sans complexe. « La société turque a été complètement laminée », tranche le journaliste désormais au Point.

Avec sa consœur Laure Marchand, il vient de publier Les loups aiment la brume, une enquête sur les opérations clandestines du MIT, les services secrets turcs, en Europe. « La paranoïa du régime s’est traduite par une consolidation du MIT autour duquel le pouvoir s’articule », analyse Guillaume Perrier. Pour renforcer leurs troupes, les renseignements s’appuient de plus en plus sur la milice d’extrême droite des Loups gris et sur d’anciens mafieux libérés des prisons turques.

Pour tenir les dirigeants des pays européens, Ankara, elle, fait du chantage migratoire. Depuis 2016, la Turquie est le garde-frontière de l’Europe. Elle retient à l’intérieur de ses frontières les Syriens et Afghans en quête d’une vie meilleure en échange de subventions qui ont atteint neuf milliards d’euros en 2021.

Quelles sont les racines du MIT ?

L’ancêtre du MIT est l’Organisation spéciale. À la fin de l’Empire Ottoman, pendant la Première Guerre mondiale, s’est installé le gouvernement des Jeunes-Turcs. Ils ont gouverné avec une idéologie ultra-nationaliste qui a débouché sur le génocide des Arméniens. L’Organisation spéciale était une milice informelle composée des repris de justice qu’on a été chercher en prison, pour commettre des massacres sur les colonnes de déportés arméniens qui traversaient l’Anatolie à pied. Ils étaient chargés de rançonner, piller, tuer et violer les populations civiles déportées par l’Empire.

Tu as longuement rencontré un ancien agent du MIT, Feyyaz Öztürk, en Sicile. Comment l’as-tu approché ?

On est en septembre 2020, en plein Covid, et j’apprends une histoire assez étrange. À Vienne, l’élue d’origine kurde Berivan Aslan, figure des Verts autrichiens et candidate à la mairie de Vienne, dit qu’elle a été victime d’une tentative d’assassinat. Elle révèle à la presse qu’il y a eu un complot et que celui qui était chargé de la tuer a été arrêté. Le New York Times sort l’affaire et on apprend que l’assassin présumé s’est rendu, a refusé de commettre cet acte et a révélé le plan à la police. Un agent du MIT vient de se dénoncer. Son témoignage enclenche une enquête, il est inculpé et un procès se prépare. Puis, le jour de Noël, avant que le procès n’ouvre, la justice autrichienne le remet en liberté en catimini et l’expulse du pays. Comme il est marié à une Italienne depuis trente ans, il a un passeport italien et c’est en Italie qu’il se réfugie.

Son expulsion m’a donné le sentiment que son histoire était à prendre au sérieux. C’était assez facile de comprendre que c’était une manière de s’en débarrasser. L’État autrichien était très embêté par sa présence et ne voulait surtout pas de vague avec le MIT. Je me rends à Vienne deux fois, je me procure le dossier judiciaire, je l’épluche pendant des mois et je trouve son numéro de téléphone. On échange des centaines de messages sur WhatsApp, je gagne sa confiance et je le convaincs d’aller le voir à Palerme. Il est là-bas car personne n’ira l’assassiner sur le territoire de la mafia sicilienne. Je passe quatre jours sur place et je l’interview pendant seize heures.

Qu’est-ce qu’il t’a appris ?

Ça m’a permis de comprendre la radicalisation du MIT depuis le coup d’État de 2016. Il a été repris en main par les nationalistes du MHP et les Loups gris. Mais il y a aussi des rivalités internes parce qu’il est composé de plein de groupes autonomes qui sont plus ou moins pro-Erdogan. Une sorte de pourriture de l’intérieur est en cours. Cette évolution montre en réalité que le pouvoir d’Erdogan s’affaiblit. Comme le chef d’État turc est de plus en plus fragile, il emploie les réseaux criminels et mafieux pour conserver son pouvoir. Mais ça pourrait causer sa perte. La Turquie est aujourd’hui le pays au monde le plus pénétré par le crime organisé, devant la Russie et la Serbie.

En 2013, en pleine journée, trois militantes kurdes sont tuées à Paris. Celui qui les aurait tuées est le turc Ömer Güney, un agent du MIT. Il était le seul accusé dans le procès mais meurt d’un cancer du cerveau en 2017. Comment ça a pu arriver sur le territoire français ?

Il faut remettre tout ça dans le contexte. On est en janvier 2013. Depuis 2008, la Turquie et le PKK négociaient à Oslo. Notre enquête nous a permis de remonter jusqu’au commanditaire de l’assassinat, il s’agit d’une cellule de Loups gris. Ça a été le moyen pour l’État profond turc – les forces souterraines proches des nationalistes – de faire capoter les négociations de paix. Il n’est pas impossible qu’Erdogan et son entourage n’aient pas été mis au courant et aient été pris de vitesse.

Pourquoi la France a laissé passer ça ? C’est la raison d’État. Pour ne pas froisser Ankara, la France ne protège pas les militants kurdes sur son territoire autant que le fait la Belgique par exemple. La criminalisation du mouvement kurde en France remonte à 2007, sous le mandat de Nicolas Sarkozy qui avait pour objectif de garder des relations correctes avec la Turquie.

Les services secrets français collaborent-ils avec les services secrets turcs ?

Les services secrets turcs ont d’excellentes relations avec tous les autres services secrets européens. La Syrie a notamment créé une atmosphère de coopération à partir de 2015 et les attentats à Paris. La politique française a complètement vrillé, c’est devenu le prisme par lequel tout était analysé et les Turcs ont très bien joué leurs cartes.

Jusqu’en 2012, concernant le terrorisme islamiste, le renseignement français s’appuyait sur les services de renseignements syriens. Avec la guerre, il a fallu trouver un autre allié. C’étaient les Turcs qui avaient toutes les informations sur les Français qui partaient faire le djihad à Raqqa. Ils passaient tous par Istanbul puis Antalya. Donc c’est devenu un échange :

Vous nous avez filé des infos sur nos Daechiens, on va vous filer des infos sur les Kurdes. »

Pourquoi la France a protégé certains témoins dans l’affaire du 147 rue Lafayette ? Pourquoi certaines notes des renseignements n’ont pas été transmises à la justice française ou belge ? Pour protéger des informateurs qui étaient des agents du MIT.

Vous expliquez aussi qu’une campagne de désinformation a été menée…

Les services secrets turcs, ce ne sont pas seulement des barbouzes qui posent des micros et tuent des gens. Ce sont aussi des campagnes d’influence. Quand les trois Kurdes ont été assassinées à Paris, Manuel Valls – qui était alors ministre de l’Intérieur – et des experts proches de la Turquie sont allés sur FranceInfo et d’autres chaînes d’information pour dire qu’il s’agissait d’un règlement de comptes interne entre militants du PKK. C’étaient en fait les éléments de langage de l’ambassade de Turquie.

Ömer Güney était un « Loup gris ». Tu peux nous expliquer qui ils sont et toute leur symbolique autour du loup ? 

Les Loups gris, c’est une milice paramilitaire associée au MHP, le parti d’extrême droite turc, aujourd’hui allié à Erdogan. C’est un parti qui a une influence énorme au sein de ce qu’on appelle l’État profond, les structures de l’État qui ne bougent pas si le gouvernement bouge. Il a une influence dans l’armée, la police et bien sûr les renseignements.

C’est un pur parti fasciste à l’Européenne créé en 1969 par Alparslan Türkeş, un colonel putschiste de l’armée turque d’origine chypriote qui était un admirateur de Mussolini et d’Hitler. Dans les années 1980, il y a déjà des agents du MIT proches des Loups gris qui ont commis des assassinats en Europe. Dans la mythologie turque, ils ont toute une symbolique autour du loup. Ça va aussi avec une glorification de la meute.

Le 24 juillet 2020, à Décines, dans la banlieue de Lyon, une centaine de Loups gris ont déboulé armés de bâtons et de couteaux en criant des slogans fascistes pour perturber une manifestation arménienne. Quel a été le rôle joué par Ankara dans cette émeute ?

C’est à Décines qu’il y a eu dans les années 1970 le premier monument à la mémoire du génocide arménien en France. Il y a une grosse communauté arménienne qui s’y est installée parce qu’il y avait des usines de textile. Pour lutter contre l’influence arménienne, la Turquie y a installé son consulat et la grande mosquée turque de la banlieue lyonnaise. L’été 2020, c’est le début de la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie. Les Arméniens manifestent à Lyon. Les Turcs organisent une contre-manifestation.

À l’été 2020, les Turcs ont organisé une manifestation. Un jeune Loup gris, Ahmet Cetin, s’est mis en scène sur Instagram et a clamé : « Que le gouvernement [turc] me donne 200 euros et une arme et je ferais ce qu’il y a à faire partout en France. »

Un jeune Loup gris, Ahmet Cetin, qui était aussi candidat aux législatives en 2017, mène la manif’. (1) Sur Instagram, il se met en scène avec des armes et clame : « Que le gouvernement [turc] me donne 2.000 euros (1) et une arme et je ferais ce qu’il y a à faire partout en France. » L’État turc se dédouane de ses responsabilités. Mais il a créé les conditions pour que les jeunes nationalistes en Europe se sentent investis d’une mission.

Quelle est leur importance en France ?

On ne connaît pas leur nombre. Pour cela, il faudrait que les renseignements français fassent leur boulot. En Allemagne, où ils sont plus nombreux, les services ont chiffré leur nombre à 19.000 et ont affirmé que c’était le mouvement d’extrême-droite le plus puissant du pays, plus encore que les néo-nazis.

Le 4 novembre 2020, Gérald Darmanin a annoncé la dissolution des Loups gris. Ça a eu un effet ?

C’était complètement fictif. Les Loups gris, c’est le surnom que leurs opposants leur donnent. Eux s’appellent les « idéalistes » et ont partout en France des structures qui s’appellent les « foyers idéalistes » en turc mais qui ont un nom passe-partout en français. Par exemple, il y a l’association franco-turque de Gagny/Montfermeil/Clichy-Sous-Bois qui est l’antenne des Loups gris en Île-de-France.

Gérald Darmanin s’est moqué du monde parce qu’il n’a rien interdit. Comme d’habitude, on les couvre, on fait semblant d’agir pour rassurer les amis arméniens qui sont paniqués et on ferme les yeux sur ce qu’il se passe.

StreetPress