Ukraine: en livrant 18 canons Caesar, l’armée française perd le quart de son équipement

Canon automoteur Caesar.

Le ministre des Armées Sébastien Lecornu demande à l’industriel Nexter d’accélerer la production pour atteindre plus de 40 unités par an, selon nos informations

Les faits – 

A l’occasion du salon de l’armement Eurosatory, qui a fermé ses portes vendredi 17 juin, le ministre français des Armées, Sébastien Lecornu, a demandé au patron de Nexter, le groupe qui fabrique le système d’artillerie Caesar, de revoir son organisation afin d’être capable d’en produire beaucoup plus rapidement pour l’armée française. La France va livrer 18 de ces obusiers de 155 mm à l’Ukraine, qui sont prélevés sur le parc de l’armée de terre. En Ukraine, le président Zelensky a déclaré lundi qu’il s’attendait à une intensification de l’offensive russe de la Donbass. Kiev réclame de nouveaux armements de toute urgence.

Produire des canons, plus vite et en plus grand nombre. A la lumière de la guerre en Ukraine, c’est le défi auquel est désormais confrontée l’industrie française. En visite à Kiev, jeudi 16 juin, le président Macron a annoncé que la France allait livrer six obusiers Caesar supplémentaires, qui viendront s’ajouter aux douze premiers, soit dix-huit au total. Trois jours auparavant, le chef de l’Etat s’était rendu à Eurosatory, le salon de l’armement terrestre à Villepinte (Seine-Saint-Denis), et y avait évoqué « l’économie de guerre dans laquelle nous allons devoir durablement nous organiser ».

La loi de programmation militaire (LPM, 2019-2025) sera « réévaluée », a-t-il promis. Le ministre des Armées Sébastien Lecornu entend ainsi inscrire l’artillerie dans « les priorités d’examen de la prochaine LPM » et, d’ici là, il a demandé au PDG de Nexter, Nicolas Chamussy, de « revoir son organisation » afin de « pouvoir travailler sur un mode de guerre pour être capable de produire des Caesar beaucoup plus rapidement pour l’armée française ». Dans son entourage, on reconnaît qu’il s’agit de « rassurer l’armée de terre » alors que ces canons de 155 mm sont « une nécessité vitale immédiate pour l’Ukraine ».

Connu des seuls spécialistes il y a encore quelques semaines, l’obusier français Caesar a gagné en notoriété avec la guerre d’Ukraine. Sa livraison constitue l’essentiel de la contribution française à la défense de ce pays agressé. Dix-huit canons, cela peut sembler peu, mais c’est plus d’un quart du parc de l’armée française ! Car les pièces livrées à l’Ukraine « proviennent des réserves de l’armée de terre », indique le ministère. Cinq régiments en sont équipés. Sachant qu’il n’y avait que 76 Caesar (le 77e a visiblement été retiré du service) avant la guerre d’Ukraine, il n’en restera donc plus que 58.

Engin innovant. Lancé sur fonds propres par l’industriel Nexter dans les années 1990, le Caesar est un engin innovant : c’est un canon précis et à longue portée (40 km), monté sur un châssis de camion, ce qui lui assure une grande mobilité et donc une capacité à échapper aux tirs de contre-batterie ennemis. Il existe également des canons tractés, moins souples d’emploi ou d’autres montés sur un blindé à chenilles. Désormais copié à l’étranger, le Caesar a eu du succès à l’exportation, avec huit contrats, dont un récemment avec la Lituanie. Un exemplaire coûte environ cinq millions d’euros.

Dernier point et non des moindres : la capacité des industriels occidentaux à fournir des obus de 155 mm à l’Ukraine. Les données ne sont pas publiques, mais le sujet est vital pour Kiev dont les stocks de munitions de type soviétique

Comment « recompléter » l’armée de terre ? Depuis la guerre d’Ukraine, le ministère des Armées n’a passé aucune nouvelle commande, mais il s’apprête sans doute à le faire. Selon nos informations, il souhaite que Nexter puisse produire « plus de 40 » Caesar par an. Cela permettrait de fournir l’armée de terre, les clients export et peut-être, encore, l’Ukraine. Le nombre exact de Caesar produits en 2021 n’est pas public, mais on sait que depuis le lancement du programme en 2006, environ 240 canons sont sortis des usines Nexter, soit une moyenne de quinze par an.

Toutefois, les ateliers ne tournaient pas à « 100% de leur capacité. On peut faire plus », assure un proche du dossier. Mais cela prendra du temps : il faut « un peu moins de 20 mois pour sortir un Caesar ». Même en accélérant la cadence dès maintenant, on n’atteindra pas l’objectif de 40 par an avant, au minimum l’été 2023. Le rythme de l’industrie « temps de paix » n’est pas celui de la guerre dans le Donbass.

Durée de vie. « L’industrie de défense est dans une économie de flux : on ne produit que lorsque nous avons des commandes. Il n’y a pas de stocks », explique un spécialiste. Nexter était déjà dans une phase de remontée en puissance, avec le programme de rééquipement de l’armée de terre, baptisé Scorpion. Le triplement de la production est programmé entre 2018 et 2025, pour aboutir à 450 véhicules tous types confondus — dont les Caesar. Une nouvelle commande de 33 Caesar de nouvelle génération (6×6 Mk2) a été passée en février, juste avant le début de la guerre d’Ukraine. Les anciens modèles seront progressivement mis à ce standard. Mais les premières livraisons n’interviendront pas avant 2026.

Pour un industriel comme Nexter, monter en puissance signifie s’assurer de la capacité de ses fournisseurs de pouvoir suivre et de disposer du personnel compétent nécessaire. Les difficultés d’approvisionnement en matières premières sont un autre souci. Produire des canons n’est pas une activité grand public : ainsi une seule forge (Aubert-Duval à Firminy) fournit l’établissement de Nexter à Bourges, où les tubes de canons sont produits de manière quasi-artisanale, tant ils requièrent un savoir-faire particulier.

Les dix-huit canons livrés à l’Ukraine ont, par ailleurs, une durée de vie limitée : les tubes s’usent rapidement dès lors que l’on s’en sert beaucoup et s’ils sont mal entretenus. Plus l’artilleur veut tirer loin, plus il doit mettre une charge importante de « poudre propulsive », plus les rainures du canon s’abîment. On estime qu’à charge moyenne, un tube de Caesar peut tirer de l’ordre de 2 000 coups. Ensuite, il faut changer le tube… Dernier point et non des moindres : la capacité des industriels occidentaux à fournir des obus de 155 mm à l’Ukraine. Les données ne sont pas publiques, mais le sujet est vital pour Kiev dont les stocks de munitions de type soviétique (122 mm et 152 mm) sont en cours d’épuisement. En Ukraine, nous sommes bien entrés dans une guerre d’usure.

L’Opinion