Ukraine : Est-il-vrai que « seules 30% des armes envoyées arrivent entre les mains de l’armée », comme l’affirme un reportage de CBS ?

La chaîne américaine a affirmé que la grande majorité de l’arsenal transmis à Kyiv n’arriverait pas dans les mains de l’armée ukrainienne. Problème : la séquence, maintenant dépubliée, déformait la citation de l’un de ses interlocuteurs, et n’avançait pas de preuve.

La bande-annonce diffusée par la chaîne américaine CBS pose le cadre du reportage. On entend dès les premières secondes la voix du président américain Joe Biden parler du flot historique d’armes transmises à l’Ukraine, accompagnée d’un fond sonore inquiétant. Des images de drones, de fusils d’assaut, de lance-roquettes et d’avions-cargos remplis de missiles antichars défilent à l’écran. Le journaliste interroge : «Nous voyons ce flux historique d’armes arrivant en Ukraine. Avons-nous une idée d’où elles vont ?»

Le 4 août, la diffusion d’un documentaire de la chaîne CBS a largement fait réagir les observateurs et analystes de la guerre en Ukraine, jusqu’au ministre des Affaires étrangères ukrainien qui a dénoncé les propos tenus. En cause : la bande-annonce du reportage intitulé «Armer l’Ukraine» affirmait que seules 30 % des armes délivrées à Kyiv arrivaient vraiment à destination. La télé américaine se basait sur la citation d’un humanitaire, largement sortie de son contexte. A tel point que ce dernier, qui est l’un des principaux interlocuteurs du reportage, a lui-même dénoncé l’angle défendu par la chaîne américaine. Celle-ci a depuis supprimé l’émission et ses extraits de toutes ses plateformes.

Ce à quoi Donatella Rovera, chercheuse sur les situations de crise et de conflit au siège d’Amnesty International, répond de façon assurée : «On ne sait pas. Il n’y a vraiment aucune information sur leur destination.» Sans transition, la séquence enchaîne sur un homme qui explique : «Toutes ces choses traversent la frontière et ensuite, comme si quelque chose se passait, seules 30 % atteignent leur destination finale.» Le teaser enchaîne immédiatement sur la possibilité que ces armes soient détournées ou disparaissent dans la nature.

Ces vidéos étaient rapidement devenues virales, notamment dans les sphères pro-Kremlin. Le risque du trafic d’armes et de la corruption est en effet un argument régulièrement opposé aux pays qui fournissent des équipements militaires à Kyiv, que ce soit en Europe ou aux Etats-Unis. De nombreux canaux Telegram russes ont d’ailleurs rapidement repris et traduit cette séquence, tout comme la presse russe qui s’en est fait l’écho.

La citation sur ces maigres 30 % d’équipements qui arriveraient à destination est au cœur de la promotion du reportage, notamment sur les réseaux sociaux. «“Armer l’Ukraine” explique pourquoi une grande partie des milliards de dollars d’aide militaire que les Etats-Unis envoient à l’Ukraine ne parvient pas jusqu’au front», annonce la chaîne sur Twitter. Une affirmation également reprise sur le site de CBS. Cette phrase est prononcée par Jonas Ohman, un humanitaire suédois qui délivre des équipements non létaux à travers l’ONG Blue/Yellow, comme des drones, des protections ou des viseurs, jusqu’au front ukrainien.

Mais dans une publication Facebook, le volontaire explique que sa citation est hors de contexte : «Lorsqu’il est dit que “30 % atteint la ligne de front”, cela fait référence à une évaluation générale par Blue/Yellow de l’efficacité de l’effort d’aide occidentale à ce moment-là. En aucun cas, il n’est suggéré que l’aide est “vendue sur le marché noir” ou “volée”».

Interrogé par CheckNews, Jonas Ohman pointe également que cette citation est datée, car formulée début mai : «Je ne parlais pas du fait [que les armes] puissent être volées ou disparaître, mais de vitesse, de logistique, de distribution, d’efficacité et de priorité. Du matériel peut ne pas arriver où il est supposé aller. C’est-à-dire que des unités moins exposées que celles au front (qui sont prioritaires), le prennent pour l’utiliser. Mais je ne suggère pas que ces armes sont transportées sur un marché noir. Si un tel trafic existait, on le verrait. Et nous n’avons aucun signe de cela

«Les livraisons se sont améliorées»

Le lendemain du démenti du travailleur humanitaire, la télévision américaine a retiré son reportage ainsi que ses tweets qui en faisaient la promotion. La chaîne explique : «Depuis [sa déclaration d’avril], M. Ohman affirme que les livraisons se sont améliorées.» Ce que confirme Jonas Ohman à CheckNews, en évoquant le chiffre de 60 à 70 % de livraisons effectuées aujourd’hui, tout en précisant que ce dernier reste une estimation personnelle. Une version modifiée de l’article a également été mise en ligne par CBS, sans la mention des 30 %.

En l’état, la chaîne ne fait toutefois aucun mea culpa sur son propos de base, qui tend à légitimer la thèse selon laquelle une partie des armes ukrainiennes finiraient dans la nature. Elle se contente de mentionner que «l’armée américaine a confirmé que l’attaché de défense, le brigadier général Garrick M. Harmon, est arrivé à Kiev en août pour le contrôle et la surveillance des armes» et que «nous mettons à jour notre documentaire pour refléter ces nouvelles informations et le diffuser à une date ultérieure».

CheckNews a pu regarder la première version du documentaire diffusée par CBS, qui circule encore dans son intégralité dans des canaux pro-Kremlin qui comptent des centaines de milliers de membres. Les 23 minutes de reportage tournées en Ukraine sont plus nuancées que la bande-annonce. Dans une majeure partie du sujet, on peut suivre Jonas Ohman et son équipe dans la livraison d’équipements non létaux, comme des gilets pare-balles ou des drones. Le journaliste de CBS suit également une livraison de soldats ukrainiens qui échoue, et visite un stock d’armes et de munitions. Ces séquences montrent la difficulté à approvisionner les soldats ukrainiens et la complexité de la chaîne logistique, notamment entravée par les bombardements russes, mais rien ne témoigne ou n’atteste de l’existence d’un marché noir ou de trafics d’armes. Les seuls équipements létaux observables dans le reportage sont entre les mains de soldats ukrainiens.

Seule la citation de Donatella Rovera (qui est également l’une des auteurs d’un très critiqué rapport d’Amnesty sur l’armée ukrainienne) évoque clairement un manque de traçabilité, en comparant la situation ukrainienne à celle de la Libye, de l’Irak ou de l’Afghanistan où de très larges quantités d’armements ont inondé les acteurs non étatiques et les marchés noirs régionaux. Cette dernière a précisé son propos dans une série de tweets le 7 août : «Cette interview a été enregistrée le 2 mai. Ce que j’ai dit, c’est que tout Etat fournissant des armes à d’autres Etats devrait mettre en place des mécanismes solides pour assurer la traçabilité, car les armes peuvent durer plus longtemps que les guerres et les gouvernements. Mon propos concernait la responsabilité des Etats qui vendent, donnent, autorisent la vente ou transfèrent des armes d’une autre manière, plutôt que le ou les destinataires.»

«Ici, il n’y a rien»

Le manque de preuves avancées par le reportage et le discours qu’il promeut a été critiqué par de nombreux chercheurs et observateurs du conflit. L’analyste en sources ouvertes et expert en armement qui tient le compte Twitter @CalibreObscura est l’un d’eux. Il explique à CheckNews : «J’ai lu le papier de CBS et regardé le documentaire. C’est une opportunité manquée de souligner des problèmes qui existent [en Ukraine] comme la lenteur bureaucratique ou les problèmes logistiques, avec des grosses disparités géographiques, particulièrement pour l’aide non létale. Parce qu’il y a eu des cas de soldats sur le front qui n’obtenaient pas ce dont ils avaient besoin. Mais au lieu de ça, CBS met en avant ce chiffre aléatoire de 30 %, ce qui nourrit un écosystème pro-russe qui cherche à mettre en avant ce narratif depuis le début de la guerre.»

«Personne ne dit qu’il n’y a pas de corruption, ou même que des armes ne finissent pas dans la nature, poursuit Calibre Obscura. Mais 70 % [comme l’affirme le documentaire, ndlr], comment aurait-on pu ne rien voir ? Pourquoi il n’y a pas d’images de Javelin [missile anti char américain] en Suède ou en France ? Pour des cas comme l’Afghanistan [où de larges stocks ont fini dans la nature après le retrait des Etats-Unis], on a rapidement observé de très nombreuses preuves d’armes disséminées. Ici, il n’y a rien. Les rares exemples documentés qu’on a vus étaient des armes capturées et détournées par les forces russes.» Un des rares cas documenté par la presse locale russe concerne un homme de retour du Donbass qui aurait «réussi» à faire exploser le coffre de sa voiture avec un lance-roquette antichar suédois ramené de son «voyage humanitaire».

Pour Calibre Obscura, le débat ne porte pas tant sur l’aide internationale apportée que sur les conséquences du conflit en lui-même, causé par l’invasion russe. «Il est évident que cette invasion va amener à la prolifération [d’armes en Europe], et que ça va à terme alimenter le trafic régional et international. Mais aujourd’hui, de ce que j’observe, il n’y a aucune preuve qu’une part conséquente des armes transférées à l’Ukraine par l’Ouest finisse dans la nature ou dans un quelconque trafic. Je m’attendais même à ce qu’on en observe plus.»

Contactée, l’équipe qui a tourné le reportage de CBS n’a pas répondu à nos sollicitations, et la chaîne se contente de renvoyer à ses déclarations publiques sans préciser de future date de diffusion pour la version retravaillée du sujet.

Libération