“Un lien s’est créé” : ici, le Secours catholique aide les migrants avec le football

Le Young Caritas Var, jeune club de football amateur basé à Toulon et créé par le Secours catholique, est majoritairement composé de migrants. Malgré le contexte sanitaire lié au Covid-19, l’interruption des compétitions et l’incertitude du quotidien, l’équipe continue de s’entraîner tous les dimanches. Ce rendez-vous hebdomadaire dépasse le cadre du foot. Il est un lieu de socialisation pour les uns, un moment d’évasion pour les autres, une bouffée d’oxygène pour tous. Reportage.

Il s’appelle Hervé et possède tout l’attirail du footballeur du dimanche. Il arbore un maillot bleu à manches longues, floqué du logo PMU, édition Coupe de France. Il porte un short noir, court, laissant transparaître des cuisses et des mollets musclés, jusqu’à ses crampons roses flashy. Hervé est aussi vêtu d’un bonnet et de gants noirs. Curieux, à la vue d’un thermomètre avoisinant les 20 degrés, ce dimanche d’après-midi de mars, au stade Abbé Sasia, dans le quartier populaire du Pont du Las, à Toulon.

Hervé a grandi sous la chaleur de la Côte d’Ivoire. Le printemps français est un hiver pour lui. Sa vie a basculé au cours de l’été 2018. Ses phrases relatent un passé douloureux. Son ton, neutre, machinal, mécanique, relate aussi une histoire trop souvent racontée devant différents services sociaux : « J’ai quitté mon pays en 2018 pour des raisons familiales. Je suis passé par le Mali et le désert, avec des passeurs, pour rejoindre le Maroc et mon ami d’enfance Romaric. Ensemble, on a escaladé des grillages surveillés par des militaires et des chiens. Après, on était recherchés. C’était une chasse à l’homme, et on a dormi dans la forêt pendant une semaine. »

Hervé est parvenu à embarquer sur un Zodiac pour traverser la Méditerranée. Ils étaient 70 migrants africains, comme lui, sur ce minuscule canot pneumatique. « C’était le 30 août 2018 et il y avait de grosses vagues », se souvient-il. « Après plus de deux jours de voyage, nous sommes arrivés en Espagne, puis je suis allé jusqu’en France. J’avais rendez-vous avec un ami à la Gare de l’Est à Paris. Une fois sur place, il ne m’a jamais répondu, et j’ai dormi à la Gare du Nord. » Il a fini par demander l’asile, « cette tombola où j’ai tiré la boule blanche » et obtenu un billet pour Toulon, fin septembre 2018.

Des Français, aussi

Ce type d’itinéraire tortueux est fréquent au Young Caritas Var. Avant de dribbler avec le ballon, la majorité des membres de cette équipe de foot amateur ont joué avec leur vie pour quitter un pays instable. Ils sont vingt-trois à s’entraîner, ce dimanche de mars. Il y a Momo, l’Algérien au look cristiano ronaldesque, qui tripote le cuir. Il y a Léandre, en visio avec sa famille sénégalaise alors qu’il enfile ses crampons. Il y a des Nigérians, des Zambiens, des Tunisiens, des Marocains… Des Français, aussi, à la situation moins instable. Leur point commun est le Secours catholique, où certains ont trouvé refuge et d’autres travaillent.

L’équipe est née en 2018. À l’origine, elle n’est composée que de mineurs migrants, appelés « mineurs non accompagnés », réunis lors des différents cours d’alphabétisation du Secours Catholique. « Beaucoup aimaient le foot et le pratiquaient dans leur pays », glisse Annie Nowak, 56 ans, tignasse blonde et accent chantant, l’une des bénévoles qui enseigne alors le français à ces jeunes. Dès la genèse de l’équipe, elle accompagne ce club bâti pour égayer le quotidien de ces gamins aux lendemains incertains. Elle ne la quittera jamais.

Amine Belkadi, 38 ans, qui en fait dix de moins, donnait lui aussi des cours d’alphabétisation. Fou de foot, l’homme d’origine algérienne devient entraîneur des mineurs migrants du Young Caritas en 2018. « On avait une équipe talentueuse », certifie-t-il, preuves à l’appui : « En 2018-2019, on a remporté le championnat PACA des équipes du Secours catholique. Ça nous a qualifiés pour un tournoi national entre équipes du Secours, à Clairefontaine, où on a fini 3e. » Deux ans plus tard, la plupart de ces jeunes joueurs ont rejoint des clubs bien plus huppés, à Toulon, notamment. Bangaly Sylla, « un super gardien », a lui carrément signé à l’AS Saint-Étienne et joue avec les U17.

Amine Belkadi, entraîneur de l’équipe : « faire en sorte qu’ils ne se sentent pas étrangers »

Un an après la création du club, Amine a voulu « aller plus loin ». Il inscrit une équipe sénior en quatrième division de District, composée, en partie, d’ex-mineurs migrants, mais aussi de migrants adultes et de personnes en situation stable. La première saison est délicate à cause d’un « manque d’assiduité du groupe ». La deuxième, celle de cette année, partait sous de meilleurs auspices, avant l’interruption puis l’arrêt des compétitions. Il fronce les sourcils, serre son tableau de coach et dit, d’un ton très sérieux : « C’est dommage, on visait la montée ! »

Un club de foot amateur classique aurait interrompu ses séances d’entraînement, un entraîneur lambda se serait projeté sur la saison prochaine, en scrutant les talents voisins. Mais le Young Caritas Var n’est pas un club classique et Amine Belkadi sait que, sur le terrain synthétique du stade Abbé Sasia tous les dimanches à 15 h, son rôle dépasse le cadre du football. « Les joueurs viennent aussi pour sortir de leur quotidien, de leurs problèmes, de leur solitude, aussi, car ils n’ont pas de famille ici. Notre rôle est de les intégrer, les rassurer, faire en sorte qu’ils ne se sentent pas étrangers dans cette équipe. » À la fin de l’entraînement, Hervé glissera, comme un écho : « Ce club est ma seule famille. »

Par deux fois, le Covid-19 a tronqué les saisons, suspendu les entraînements et fait peser le risque d’un effritement des rapports humains. Amine Belkadi a trouvé la parade : « J’ai créé un groupe WhatsApp pour faciliter la communication, continuer à les inciter à parler français, aussi, et, surtout, renforcer les relations. » Il envoyait à ses joueurs des quiz de foot et activités ludiques. Le regard empli de fierté, il dit : « Je sens qu’un lien s’est créé. » Il s’est renforcé, début février, avec la reprise des entraînements dominicaux.

Au Young Caritas Var, le foot est un lieu de socialisation précieux, mais aussi un « moment d’évasion ». Il suffit d’ouvrir les yeux pour le constater. Amine Belkadi demande à ses joueurs d’effectuer un toro. Il se place au coin du terrain, les observe se déplacer sur deux-trois pas, demander la balle, la contrôler, la passer et répéter cette mécanique incessante du ballon rond. Au loin, un groupe de joueurs crie, rit fort et chambre un des siens, victime d’un petit pont.

Annie Nowak, la “maman” des joueurs

Si Amine Belkadi est la voix de cette équipe, Annie Nowak en est l’oreille. La quinquagénaire occupe le poste d’intendante et d’infirmière des Young Caritas Var. Des qualificatifs bien officiels, éloignés de la réalité. Elle est surtout la « maman » des joueurs. Il faut la voir distribuer gel hydroalcoolique à l’arrivée de chacun d’entre eux, en gronder affectueusement un car il a oublié son masque ou un autre car il ne parle pas français, se précipiter sur le terrain au moindre choc, avec sa trousse à pharmacie et sa bombe magique, prête à soigner ses gamins.

Elle dit : « Les joueurs me parlent de leurs problèmes. Certains me demandent des attestations, prouvant leur présence dans l’équipe et leur sérieux. D’autres ont besoin d’aide pour trouver un logement ou des recettes de cuisine. Un jour, il y en a même un qui m’avait demandé comment draguer une Française ! » Elle éclate de rire, puis reprend son air grave : « Certains n’osent pas demander, il faut être à leur écoute, les motiver. Mais je ne passe jamais les appels pour eux, je ne fais jamais les démarches. Si un jour, je ne suis plus là, comment feront-ils ? »

Le club des Young Caritas Var fait office de refuge pour ses joueurs. Ils s’y évadent, apprenant à se connaître, à s’aider, à se débrouiller. Mais l’inverse est vrai : les bénévoles apprennent tout autant au contact de leurs joueurs. Amine Belkadi : « Leur histoire, leur force, leur vision, leurs projets m’inspirent. Quand je vois qu’ils se font des amis, qu’ils trouvent un travail, je suis fier. » Annie Nowak : « Ils m’apportent la joie, tout simplement. Pourtant, je peux vous dire que parfois, c’est pas facile. Ce matin, encore, je pleurais à la messe. L’après-midi, je suis ici, je ris, je ne fais jamais la tête. Je n’ai pas de mari, je n’ai plus d’enfants. Elle est là ma famille, ils sont là mes enfants. »

Ouest France