Un rapport précise le profil des adolescentes prostituées

Alors que les pouvoirs publics s’inquiètent de la prostitution des mineures en hausse, une étude, publiée mardi 23 novembre, souligne que, dans neuf cas sur dix, les très jeunes filles concernées ont vécu des violences dans l’enfance, restées impunies. La prostitution est donc aussi la conséquence du manque de pénalisation des violences faites aux enfants, conclut l’Observatoire des violences envers les femmes de Seine-Saint-Denis.

C’est un phénomène mal connu mais qui inquiète jusqu’au sommet de l’État. Pourquoi des jeunes filles, âgées parfois de 12 ans seulement, se prostituent en France ? Depuis plusieurs années, les forces de l’ordre, des magistrats et des associations alertent sur une prostitution d’un genre nouveau, qui les laisse désemparés. De 7 000 et 10 000 adolescentes seraient en effet concernées, soit 70 % de plus qu’il y a cinq ans.

Souvent, les histoires se ressemblent. Parfois âgées de 11 ou 12 ans, des adolescentes – les filles sont très majoritaires – qui semblent a priori sans problème, publient des annonces sur Internet. Les rendez-vous, dans des appartements de banlieue ou des locations Airbnb, sont ensuite organisés par un proxénète, souvent leur petit ami, à peine plus âgé qu’elles. Les intéressées n’ont souvent pas conscience de se mettre en danger : elles ne parlent pas de prostitution mais d’escorting, se déclarent « masseuses » ou « hôtesses ».

Un « continuum des violences »

Pourtant, l’Observatoire des violences envers les femmes de Saint-Denis jette, ce 23 novembre, une tout autre lumière sur ces pratiques. Au terme d’une enquête réalisée sur 101 jeunes prostitués (99 filles et 2 garçons) confiés à l’Aide sociale à l’enfance (Ase) dans ce département, il conclut à l’existence d’un « continuum des violences ». « Neuf mineures sur dix ont subi des violences au sein de leur famille avant la prostitution, commises presque intégralement par leurs parents et/ou leurs beaux-parents, note le rapport. Parmi elles, 1 mineure sur 8 a subi des violences sexuelles au sein de la famille, majoritairement par leur père ou leur beau-père. »

« Cela signifie que la prostitution ne vient pas de nulle part, décrypte Ernestine Ronai présidente de l’Observatoire. Elle trouve son origine dans les violences faites aux enfants. La meilleure prévention est donc de permettre aux plus jeunes de révéler les violences qu’ils subissent, et de mieux les pénaliser. La société a de nombreux progrès à faire dans ce domaine, vu, notamment, le nombre de classements sans suite dans ces affaires. »

« Le résultat de tout un travail de sape »

L’association l’Amicale du nid espère elle aussi que cette nouvelle étude permettra de faire évoluer les mentalités. « Toutes les personnes prostituées que nous accompagnons depuis 1946 ont été victimes de violences avant d’être mises sous l’emprise de ce système, avance Delphine Jarraud, déléguée générale de l’Amicale du nid. On ne tombe pas par hasard sous l’emprise d’un proxénète. C’est le résultat de tout un travail de sape de l’estime de soi commencé dans l’enfance. Certaines de ces jeunes filles se disent consentantes mais ce n’est qu’une illusion. »

L’étude de l’Observatoire de Saint-Denis complète également un précédent rapport de la procureure Catherine Champrenault, rendu le 21 juillet au secrétaire d’État à l’enfance, Adrien Taquet, qui interrogeait déjà la responsabilité des adultes. « Une grosse proportion (de ces jeunes) souffre de carences affectives et ou éducatives liées à des contextes familiaux dysfonctionnels », écrivait la magistrate. Surtout, ce rapport montrait aussi les ravages de l’impunité accordée aux agresseurs. « Très souvent les violences vécues par ces jeunes n’ont pas été dénoncées aux autorités, et donc pas sanctionnées par la justice, peut-on y lire. Quand elles l’étaient, dans 72 % des cas, il n’y avait pas eu de suites judiciaires. »

Une alerte qui résonne singulièrement dans un contexte inédit de dénonciation des violences sexuelles notamment faites aux enfants. Dans le sillage de #MeToo et de la libération de la parole des victimes d’inceste, le besoin d’une meilleure appréhension par la justice des violences intimes trouve là une nouvelle illustration.

LA CROIX