Une contre-histoire de l’esclavage

Rappels historiques pour mettre en perspective une figure imposée

Le contexte français contemporain

Bien que la France ait aboli la traite négrière au début du XIXe siècle[1] puis l’esclavage dans les colonies en 1848, ces deux sujets apparaissent fréquemment dans les débats publics contemporains. On peut s’étonner d’une telle présence concernant des pratiques qui ont disparu dans notre pays depuis bientôt deux siècles, d’autant plus que si l’horizon temporel est relativement lointain, l’horizon géographique l’est tout autant. En effet, contrairement aux États-Unis, la France n’a pas connu d’esclavage sur son sol, mais dans ses seules colonies. L’esclavage est en effet interdit en France depuis 1315 et le règne de Louis X. Le sol de France affranchit l’esclave qui le touche. C’est le statut de colonies des îles antillaises et de la Guyane qui a permis l’installation de l’esclavage dans le Nouveau Monde français.

Ainsi, l’immense masse de la population française de l’Ancien Régime, masse paysanne et sédentaire, n’a pas été témoin de l’esclavage comme expérience sociale et culturelle. L’esclavage se passait au loin et ne se voyait pas. Il n’a pas été un élément structurant de la société française, contrairement aux États-Unis où il constituait une expérience centrale de la vie sociale, notamment dans le Sud.

Esclave chrétiens européens à Alger

Pourtant, l’esclavage des Noirs est un thème qui s’est imposé dans le débat public au cours des dernières années. On pense bien sûr à la loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, portée par Christiane Taubira et adoptée en 2001. Cette loi fait de la traite négrière par les Français un crime contre l’humanité. Notons ici la rétroactivité de la loi, puisque la notion de crime contre l’humanité n’est apparue qu’en 1915 lors du génocide des Arméniens et n’a été constituée comme crime au sens juridique qu’en 1945, dans le cadre de la préparation du procès de Nuremberg. En outre, cette loi de 2001 assimile principalement l’esclavage à la traite négrière française, notamment atlantique, alors qu’il s’agit d’un fait quasiment universel.”

Des musées, des mémoriaux, des monuments ont été créés au cours des deux premières décennies du XXe siècle pour entretenir, ou plutôt attiser, la mémoire de l’esclavage. On peut penser par exemple au Mémorial de l’abolition de l’esclavage à Nantes (2012), au Jardin de la mémoire à Bordeaux (2019) ou au monument au général Dumas, représentant des fers d’esclaves brisés, installé place du général Catroux à Paris (2009). Désormais, l’esclavage des Noirs s’impose dans l’espace public et est devenu un sujet central d’une société française dont la culture n’a pourtant jamais été définie par cette pratique.

Parallèlement, la prolifération mémorielle s’accompagne d’une assimilation entre esclave et Africain. L’esclave est nécessairement africain et il n’est plus besoin de préciser que l’on parle spécifiquement de la traite négrière. Le Noir est devenu la figure de l’esclavage. Voici à titre d’exemple, quelques couvertures de revues parues récemment :

Octobre 2021

Février 2020

Avril 2021

Avril 2021

L’esclavage est donc devenu un sujet central en France et l’esclave est par essence un Africain. On voit se dessiner et s’exprimer une vision du monde qui pourrait être résumée de la sorte : l’esclavage est un crime contre l’humanité, indépendamment des conditions historiques dans lesquelles il a eu lieu (ce qui justifie la rétroactivité de la loi de 2001). Ce crime abolit le temps, l’Histoire et la relativité chronologique des visions du monde. Et ce crime, ce sont les Noirs qui en ont été victimes et les Blancs qui en ont été coupables. Cette vision du monde est diffusée de manière continue par un martèlement éditorial et mémoriel, à grand renfort de couvertures poignantes, comme on le voit avec les exemples ci-dessus.

Personne ne nie la réalité de la traite transatlantique et de l’esclavage des Africains par les Européens, qui a fait 14 millions de victimes du XVIe siècle à 1848. Néanmoins, son omniprésence dans les débats contemporains conduit à s’interroger sur plusieurs points. Les Africains ont-ils été les seules victimes de l’esclavage aux époques modernes et contemporaines ? S’ils n’ont pas été les seuls, la place qu’on accorde à leur mémoire par rapport aux mémoires des autres esclaves des mêmes périodes est-elle proportionnelle à leur poids démographique ? N’a-t-il pas existé d’autres systèmes esclavagistes, plus proches dans le temps et l’espace ? Et s’il existe réellement une mémoire et une transmission du traumatisme, pourquoi la question des réparations n’est-elle abordée qu’à propos des descendants d’esclaves africains ?

Il n’est pas possible de répondre dans ce court article à toutes ces questions. Leur énumération a plutôt pour but d’avoir à l’esprit les problématiques que pose le traitement contemporain de la question de l’esclavage en France. Afin que chacun puisse aborder ces questions, je souhaite proposer ici une vision historique plus large et rappeler quelques éléments qui permettent de mettre en perspective les problématiques que nous rencontrons actuellement.

De l’Antiquité à l’ère moderne : une réalité presque universelle

Il est important de rappeler tout d’abord une évidence : la traite négrière et l’esclavage des Africains ne sont pas l’exception historique que le discours contemporain suggère. Dans l’histoire humaine, l’esclavage est plutôt la règle. Il était au cœur des sociétés antiques à une échelle qui ne s’est jamais retrouvée par la suite. En Europe, la Grèce et Rome étaient des sociétés esclavagistes. Les esclaves pouvaient être des prisonniers de guerre, des condamnés pour dettes, des enfants d’esclaves… Ils assuraient un grand nombre de travaux, aussi bien physiques qu’intellectuels (beaucoup de pédagogues grecs qui assuraient l’instruction des enfants des familles patriciennes de Rome étaient en réalité des esclaves). Les esclaves venaient de tous les territoires avec lesquels ces deux civilisations étaient en contact et ils n’étaient donc pas spécifiquement noirs. Ainsi, d’après Plutarque, César a-t-il réduit en esclavage un million de Gaulois suite à la conquête de leur pays. Le mot esclave lui-même fait originairement référence aux peuples slaves, des peuples établis dans les bassins des grands fleuves d’Europe centrale et dans les Balkans, c’est-à-dire, des Blancs.

Si, en Europe, l’esclavage a reculé parallèlement à la progression du christianisme, lors du long passage de l’Antiquité au Moyen Age, il a perduré dans les territoires de la civilisation islamique. La traite africaine vers le Maghreb, l’Arabie, le Proche et le Moyen-Orient permettait d’alimenter ces régions en travailleurs. Les différents empires islamiques, arabes puis turcs, qui se sont succédés se procuraient également des esclaves dans les régions balkaniques et dans le Caucase. Les esclaves occupaient un rôle de premier plan dans ces sociétés, au point de finir parfois par prendre le pouvoir, comme le montre le fameux exemple des Mamelouks égyptiens au XIIIe siècle. Bien sûr, l’extrême dureté des conditions a mené à des résistances, comme dans le cas de l’immense rébellion des Zanj, qui a fait vaciller le califat abbasside dans la deuxième moitié du IXe siècle. Les récits et les exemples concernant l’esclavage dans le monde islamique sont innombrables et peuvent se trouver à toutes les époques jusqu’à ce que les Européens y mettent fin au XIXe siècle. Au début du XIXe siècle, Zanzibar, par exemple, est encore une plaque tournante très active du commerce d’esclaves en direction de l’Arabie et dans tout l’Océan indien.

On considère généralement que l’époque contemporaine a mis fin à l’esclavage. Les abolitions européennes auraient sonné le glas de cette pratique, qui serait dès lors devenue la marque d’États arriérés à civiliser. Ainsi, au tournant du XXe siècle, il semblait que l’esclavage était destiné à connaître une fin prochaine, sous l’impulsion des Européens. Ce fait humain qui avait concerné la majorité des civilisations et dont les victimes se comptaient dans tous les peuples et toutes les ethnies allait être définitivement oublié.

L’esclavage en Europe au XXe siècle

C’est pourtant le XXe siècle qui a vu la mise en place et le développement des plus grands régimes esclavagistes de l’Histoire. Pour ne parler que de l’Europe, l’esclavage a en effet été au cœur du nazisme et du communisme, dont les victimes se sont comptées en dizaines de millions de personnes.

Les nazis ont mis en place un système de travail forcé, dans des usines ou des camps de concentration, dans lequel ont été enrôlés environ 12 millions d’individus. L’exploitation de leur force de travail avait lieu aussi bien dans le cadre des usines allemandes que dans celui des kommandos (unités de travail) des camps de concentration.

Les statuts de ces travailleurs étaient variables, principalement en fonction des critères raciaux des nazis. Les Français recrutés dans le cadre du STO bénéficiaient de meilleures conditions que les Polonais ou les Russes, considérés comme des sous-hommes. Ainsi Curzio Malaparte peut-il évoquer, dans Kaputt, les « « esclaves blanches » de l’Est, [l]es ouvrières métallurgistes russes qui […] encombraient les trottoirs des quartiers industriels de Pankow et de Spandau[2] ».

L’exploitation de la main d’œuvre se doublait systématiquement d’une brutalité absolue et d’une négation de l’humanité la plus basique. Dans le cadre de la guerre d’extermination que menèrent les nazis, la réduction en esclavage des peuples d’Europe centrale et orientale était déjà une mise en œuvre de leur extermination planifiée. Les taux de mortalité parmi les travailleurs forcés furent ainsi particulièrement élevés. Seule la nécessité de remplacer les travailleurs allemands enrôlés dans l’armée incitait le système nazi à préserver un minimum sa main d’œuvre servile.

Le système esclavagiste nazi a été jugé dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’un de ses principaux organisateurs, Albert Speer, ministre de l’Armement du Reich, ainsi été condamné à 20 ans de prison au procès de Nuremberg. En France, les 1,5 millions de nos compatriotes qui travaillèrent en Allemagne dans le cadre du Service du Travail Obligatoire ou en tant que prisonniers de guerre ont été reconnus, par décret, victimes du travail forcé. S’il ne nous vient pas spontanément à l’esprit le qualificatif d’esclavagiste concernant le régime nazi, c’est uniquement parce que l’étendue de ses crimes est si vertigineuse que le système de travail forcé est éclipsé par ses autres crimes, au premier rang desquels les massacres systématiques de civils et les camps d’extermination.

Le système de travail forcé mis en place par l’URSS, le goulag, est peut-être un peu mieux connu du grand public, grâce à des figures telles que celle d’Alexandre Soljenitsyne. Les bolcheviks ouvrirent les premiers camps dès 1918 et ne tardèrent pas à y envoyer des centaines de milliers de personnes, y compris des révolutionnaires non bolcheviks ou, simplement, non léninistes. La fin de la guerre civile russe ne mit pas un terme à ces camps. Au contraire, elle ouvrit la voie à leur institutionnalisation et à leur transformation en véritable administration.

Les années 1920 et 1930 furent une période d’accroissement spectaculaire des effectifs du goulag. Les groupes de prisonniers qui s’y succédèrent furent un reflet des persécutions successives orchestrées par le PCUS. Les prisonniers étaient de tous ordres : Russes blancs et contre-révolutionnaires, révolutionnaires non bolcheviks, minorités ethniques à briser, koulaks, et même des membres du parti pris dans les grandes purges de la fin des années 1930. A ces prisonniers « politiques », il convient d’ajouter la masse des prisonniers de droit commun : voleurs, trafiquants, etc. Les condamnations au goulag, même si elles étaient la plupart du temps prononcées par un tribunal, relevaient de l’arbitraire le plus complet et servaient surtout à alimenter la propagande officielle dans ses récits de lutte contre les prétendus « saboteurs ». De fait, à l’occasion des grands plans quinquennaux d’industrialisation du pays (1928, 1933, 1938) et de la construction d’infrastructures nationales, les condamnés du goulag constituèrent une main d’œuvre indispensable (et quasiment gratuite).

Le goulag a donc été un apport fondamental à l’industrialisation de l’URSS et à sa constitution en tant que superpuissance. Les prisonniers étaient employés, par exemple, dans des entreprises telles que le creusement du canal Moscou-mer Blanche ou en tant qu’ouvriers dans le kombinat sidérurgique de Magnitogorsk. L’apogée du goulag se situe après la Seconde Guerre mondiale, quand les effectifs furent gonflés des prisonniers de guerre allemands, ainsi que des Hongrois, Polonais, Roumains, etc. capturés durant le conflit. On estime que le nombre de personnes qui sont passées par les camps du goulag s’établit à 20 millions. On pourrait difficilement ne pas les qualifier d’esclaves.

Ainsi, au XXe siècle, les dictatures nazie et soviétique ont réduit en esclavage plus de 30 millions de personnes. Cette estimation ne tient par ailleurs pas compte de nombreuses autres situations de quasi esclavage, comme celle des travailleurs forcés belges et français en Allemagne durant la Première Guerre mondiale ou celle la collectivisation en URSS.

Ces 30 millions d’esclaves étaient bien sûr, dans leur immense majorité, des Européens blancs. La période de plus fort développement des camps nazis et soviétiques s’étend des années 1930 aux années 1950. Autrement dit, elle concerne la génération des parents ou des grands-parents de dizaines de millions d’Européens contemporains. L’expérience esclavagiste pour les Européens est donc beaucoup massive et beaucoup plus proche que l’expérience esclavagiste des Africains.

En réalité, la figure de l’esclave la plus proche de nous n’est pas celle de l’Africain déporté dans une plantation d’Amérique. C’est plutôt celle d’un Européen en pyjama rayé, derrière les miradors et les barbelés d’un camp géré par une administration étatico-totalitaire. Si l’on cherche les Français dont un membre direct de la famille a fait l’expérience de l’esclavage, on trouvera des Blancs, non des Africains.

Nous sommes donc face à un cas évident de distorsion de la réalité par un discours politico-médiatique. Ce discours repose sur deux piliers. D’une part, l’imposition dans l’espace et le débat publics du sujet de l’esclavage des Noirs, alors qu’il n’est pas central dans l’histoire de France. D’autre part la captation de ce sujet par les Africains et personnes africaines disposant de la nationalité française. Tout cela conduit à la construction d’une figure (l’esclave africain victime des Blancs) qui, si elle a une réalité historique, ne correspond ni à la l’histoire culturelle française, ni à la réalité démographique des victimes de l’esclavage.

Il est donc fondamental de s’interroger sur le sens de cette construction, sur les enjeux qui se cachent derrière celle-ci et sur les intérêts de ceux qui la mettent en avant, qu’il s’agisse d’Africains ou de Français, de membres de la société civile ou d’hommes politiques. Mais pour s’interroger sur les dynamiques à l’œuvre, encore était-il nécessaire de rappeler les quelques faits énoncés ci-dessus, bruyamment occultés par le débat public contemporain. Les raisons et les intérêts à l’œuvre dépassent le cadre de ce court article, qui n’a pour objectif que d’effectuer quelques rappels historiques pour mieux aborder ces questions brûlantes.


[1] Décret de Napoléon en 1815, puis lois en 1817 et 1827, avant l’abolition définitive en 1831.

[2] Kaputt, Curzio Malaparte, éditions folio, p. 304