« Vacances au bled » : Une identité à cheval entre la France et l’Algérie analysée par Jennifer Bidet

En suivant des jeunes adultes franco-algériens en vacances dans le pays de leurs parents, la sociologue Jennifer Bidet analyse, avec finesse, le lien que ces descendants d’immigrés ont gardé avec l’Algérie. Et assure qu’on peut être à la fois d’ici et de là-bas.

«Quand ils veulent analyser les rapports sociaux, la plupart des sociologues vont à l’usine ou dans les quartiers populairesLa plage n’est toujours pas considérée comme un objet de recherche légitime»nous expliquait Jennifer Bidet il y a quelques années. Vacances au bled, le livre issu de sa thèse qui vient de paraître aux éditions Raisons d’agir, prouve au contraire qu’on peut trouver des trésors, en termes d’analyse des rapports humains, sur le sable… Pendant plusieurs années, la sociologue a suivi des jeunes adultes nés en France de parents algériens durant leurs «vacances au bled», sur les plages donc, mais aussi dans les cafés de Sétif ou les maisons familiales construites, années après années, par leurs parents émigrés.

«En France, on n’a pas les moyens de s’amuser ! Ici, on peut s’amuser. Les restos tous les jours, les soirées… Ici, ça n’existe pas les contrôles de police à l’aveuglette.» (Soufian Chemcham)

Débats politico-médiatiques et études scientifiques ont longtemps questionné l’appartenance à la nation française des enfants de l’immigration postcoloniale. Ce livre propose un renversement de perspective en étudiant le sentiment d’appartenance à la nation algérienne. Que signifie « être algérien » quand on a toujours vécu en France, et qu’on a gardé avec ce pays un lien surtout indirect, réactivé à l’occasion de courts séjours sur place, dans l’enfance et en tant qu’adulte ? Que vont chercher ces Français d’origine algérienne qui partent en Algérie à l’occasion de séjours de vacances ?

C’est l’expérience binationale que ce livre entend éclairer en allant enquêter du côté du pays d’émigration des parents, en Algérie. Ce parti-pris implique aussi de s’intéresser aux politiques mises en oeuvre par l’État algérien à l’égard de ses ressortissants, politiques qui évoluent entre les années 1960 et les années 2000, et qui contribuent à remodeler l’idée du retour chez les descendants d’immigrés et leur famille.

A partir d’un matériel original d’archives, des observations et des entretiens, cette enquête donne à voir comment les populations binationales vivent leurs sentiments d’appartenance. L’analyse des pratiques de vacances, et des discours qu’elles suscitent, permet d’accéder à une définition plus éclatée des identités : on peut se sentir davantage lié à une ville, un quartier ou un village qu’à un pays dans son ensemble; des appartenances autre que nationales s’expriment dans ces séjours, en premier lieu des affiliations familiales.

Plutôt que de se concentrer uniquement sur des « spécificités culturelles » potentiellement entretenues ou activées pendant ces séjours (langue arabe, religion musulmane), l’auteure analyse plus largement les manières d’être en vacances, incluant le style vestimentaire, l’emploi du temps de la journée, le type d’alimentation privilégiée, les modes d’hébergement ou encore les sociabilités. Ces pratiques vacancières se rapportent alors tout autant, si ce n’est plus, à la trajectoire sociale globale de ces personnes (origine sociale, niveau de diplôme, sexe, âge, situation familiale) qu’à leurs origines nationales.

Enfin, ces appartenances renvoient plus largement à un double positionnement dans des hiérarchies de classe, de sexe et ethno-raciales partiellement disjointes, entre la société française et la société algérienne. Ce point de vue invite à faire éclater la fausse homogénéité de cette catégorie des « descendants d’immigrés » en constatant la différenciation des pratiques selon les trajectoires sociales familiales et individuelles.

Parallèlement, cette approche implique d’appréhender autrement la société algérienne, en ne la définissant pas centralement par des critères culturalistes comme la religion (aujourd’hui vue comme l’opérateur central de distinction entre sociétés) mais en portant une attention particulière aux hiérarchies sociales propres à cette société. Les séjours passés sur place jouent le rôle de révélateur des dynamiques de mobilité sociale qu’occasionnent les déplacements entre deux sociétés nationales. Ce livre propose à la fois de voir comment les vacances passées en Algérie prennent des formes distinctes selon les caractéristiques sociales et sexuées des personnes rencontrées, mais aussi comment en retour, ces séjours modifient temporairement, ou de manière plus durable, leurs positions dans les rapports sociaux.

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