Val-d’Oise (95): autrefois choyés, les protégés de Rifaat al-Assad laissés sans eau ni électricité

En lisière d’une forêt au nord de Paris, les protégés de Rifaat al-Assad vivaient dans un “havre de paix”, toutes factures payées par l’oncle du président syrien. Ils s’y débrouillent désormais, sans eau ni électricité, laissés sur le carreau par leur ancien bienfaiteur.

Sous respirateur, Muhsen Assaad se rend chez sa fille pour brancher son appareil et se laver, faute d’électricité dans le vaste haras du Val-d’Oise où ce retraité syrien est hébergé depuis des décennies avec une dizaine de familles, longtemps entretenues par Rifaat al-Assad.

Cet ancien homme de main du clan Assad vit “24h/24 sous oxygène”, explique son épouse, Fatiha Assaad.

“J’ai peur que mon mari meure”, confie la mère de famille syrienne, arrivée en France dans les années 1980, dans les bagages de Rifaat al-Assad en exil, après une tentative de coup d’État contre le frère de ce dernier, l’ancien président Hafez al-Assad.

En disgrâce, le frère honni s’installe alors en Europe avec famille, milice et employés. Quelque 200 personnes réparties entre l’Espagne, l’Angleterre et la petite commune cossue de Bessancourt, dans le Val-d’Oise, à 27 km au nord de Paris.

A l’orée de la forêt de Montmorency, l’ancien vice-président de la Syrie s’est offert le haras Saint-Jacques, composé d’un château et d’une piscine couverte rococo. Des écuries réaménagées en pavillons et des maisons de plus ou moins bonne facture complètent le domaine d’une quarantaine d’hectares.

“On est 79 Syriens à vivre dans ce havre de paix”, s’enorgueillit toujours Hussein Assad, ancien interprète de Rifaat al-Assad.

Débarqué en 1984 de Lattaquié (ouest de la Syrie), il n’a jamais payé de loyer à Bessancourt et ne possède aucun contrat. “Rifaat a toujours payé en temps et en heure les factures”, assure le retraité.

“200.000 euros d’impayés”

Depuis quelques années, le bienfaiteur du haras, poursuivi en Suisse pour des crimes de guerre commis dans les années 1980, est aux abonnés absents et le domaine tombe en ruine, comme en témoignent les trous sur les toitures rafistolées.

Le protecteur a cessé de “transmettre les enveloppes d’argent” pour faire vivre les locataires, glisse anonymement un ancien garde du corps.

M. Assad a laissé “une dette de 200.000 euros au château de Bessancourt”, dit le maire de la commune, Jean-Christophe Poulet (divers écologie).

“Il ne paye ni l’électricité ni les charges, donc Enedis a décidé de couper le courant à la SARL” de Rifaat al-Assad après sa condamnation début septembre dans l’affaire “des biens mal acquis” à Paris, poursuit l’édile. De son côté, Enedis précise ne pas être responsable de la coupure de courant, mais avoir agi uniquement sur demande du fournisseur d’électricité.

A 84 ans, Rifaat al-Assad – qui se présente comme un opposant à son neveu Bachar al-Assad – a été reconnu coupable de blanchiment en bande organisée de détournement de fonds publics syriens. La justice française l’a condamné, en son absence, à quatre ans de prison et à la confiscation d’un patrimoine évalué à 90 millions d’euros.

Appel de Londres

Sollicitée par l’AFP, la préfecture n’a pas souhaité commenter la situation au haras de Bessancourt.

La “débrouille” est désormais le maître mot au sein de la petite communauté syrio-bessancourtoise. Certains ont opté pour une douche à la piscine ou à l’hôtel, d’autres se lavent chez des proches dans les villes avoisinantes.

Ali Saymeh s’est acheté un réchaud le lundi. La cartouche de gaz s’était “déjà vidée” le jeudi, se désole le jeune homme de 24 ans cohabitant avec sa mère. Dans leur cuisine, la marmite se substitue au ballon d’eau chaude.

“Cela fait une semaine que je mange du fast food. Cela devient très difficile au niveau de l’hygiène et de la santé mentale”, assure Ali Saymeh, assistant commercial chez Renault.

“On est prêts à payer l’électricité si Enedis nous installe nos propres compteurs”, dit-il. Mais juridiquement, seul Rifaat al-Assad est propriétaire et les familles vivent dans la crainte d’une expulsion.

Très rapidement, Siwar, l’un des fils de Rifaat al-Assad, sera mis au courant du passage des journalistes de l’AFP dans le domaine. Il téléphonera depuis Londres pour rappeler que son père “a pris en charge ces familles pendant trente ans” et que “la confiscation des biens et des comptes bancaires” par la justice empêche à présent le règlement des factures.

Le maire de Bessancourt a effectué un signalement aux autorités sanitaires, pour faire rétablir d’urgence le courant. “A court terme, il s’agit d’un problème de santé publique. Ce sont des familles qui ont des enfants dont certains ne vont plus à l’école. Des personnes sont en situation de handicap”, souligne l’élu.

Ensuite, ajoute-t-il, “il faudra s’interroger sur le sort de ce bien et l’avenir de ces familles venues de Syrie et dont les enfants sont nés en France”.

Le Point