Valence (26) : La Taïwanaise Li-Chin Lin dessine contre le racisme anti-asiatique

Où se sent-on “chez soi” quand on a vécu autant de temps dans son pays adoptif que dans sa contrée natale ? Comment faire face aux regards des autres et aux insultes xénophobes ? Deux interrogations majeures que soulève, dans un roman dessiné, la Valentinoise d’origine taïwanaise Li-Chin Lin.

Elle a une double vie, “deux amours” même, comme elle le couche sur papier. Li-Chin Lin naît à Taïwan en 1973, grandit sous la dictature chinoise nationaliste, avant la démocratisation dans les années 90 de cette petite île toujours sous le joug de l’ogre voisin. Puis, alors que ses jeunes camarades quittent l’Asie pour les États-Unis, elle a envie « d’autre chose ». En 1999, la jeune femme, alors illustratrice de livres jeunesse, atterrit en France.

Li-Chin Lin découvre la vie à l’européenne, la bise à la française, la gastronomie locale et le climat sec de Montpellier, d’Angoulême et de Valence. Les bons côtés apparaissent, les mauvais avec. « J’ai souvent été témoin d’actes racistes visant la communauté asiatique », affirme-t-elle. Avant d’illustrer, par les mots, son propos : « Un jour, dans la rue à Valence, j’ai croisé un couple mixte, la femme était d’origine asiatique. Des jeunes les ont nargués en disant qu’elle était une “mangeuse de chien”. »

« Face aux insultes, je suis démunie »

Li-Chin Lin a elle aussi été confrontée à ces expressions gratuites et racistes. « Au tout début de la pandémie, avant que le confinement n’ait été mis en place en 2020, je m’installais dans un restaurant de la place Saint-Pierre. Là, un monsieur a rigolé en disant : “Attention, le corona est juste à côté.” Les gens se permettent de jeter la responsabilité sur les autres… » Qu’a-t-elle rétorqué ? « En direct, j’ai du mal à répondre à ces insultes, je suis démunie. »

Alors, elle a décidé d’utiliser son arme fétiche, le crayon, pour raconter les expériences de ses amis, son quotidien, ses doutes. Ses planches, en noir et blanc, composent son dernier ouvrage sorti le vendredi 17 septembre, “Goán tau”, qui signifie “chez moi” dans sa langue maternelle. Même si elle ne prétend pas être « une porte-parole » de la communauté asiatique, la Valentinoise de 48 ans veut surtout inciter à la réflexion. « Au moins, j’ai pu m’exprimer. Après, ce sont aux lecteurs de juger. » À eux, donc, d’appréhender le tiraillement entre le passé et le présent, le lien entre deux cultures éloignées, la violence de phrases parfois pas méchantes mais souvent blessantes.

L’an passé, pendant le confinement, Li-Chin Lin a déposé une demande de naturalisation en France. « Aujourd’hui, je me sens plus proche de la France que de Taïwan. Si je reste ici, c’est que je me sens bien, qu’il y a des solutions. » Elle n’a pas encore reçu de réponse de l’administration française.

Son livre sélectionné par un festival parisien

Pour son premier roman graphique, “Formose”, Li-Chin Lin avait, en 2012, reçu le prix littéraire des lycéens de la Région Île-de-France. “Goán tau” n’était pas encore sorti qu’il était déjà remarqué dans le monde de la bande dessinée. Le festival Formula Bula, qui se déroule du 23 au 26 septembre à Paris et est considéré comme avant-gardiste dans le milieu, a inclus l’œuvre de Li-Chin Lin dans sa sélection.

L’objectif : mettre en avant sept bandes dessinées, de sept auteurs différents, dans 41 librairies de la capitale à l’occasion de la rentrée littéraire. « Je ne m’y attendais pas du tout, je suis aux côtés d’auteurs primés au festival d’Angoulême ! » se réjouit la Valentinoise.

Le Dauphiné