Vénissieux (69) : Cité des Minguettes 40 ans après, « Les jeunes qui veulent réussir vont à Dubaï »

Durant l’été 1981, la cité des Minguettes, au sud est de Lyon, s’embrasait. Cette première émeute urbaine a révélé à la France de Mitterrand, le « problème des banlieues ». Certaines des 85 tours érigées entre 1961 et 1973 pour former la ZUP géante de Vénissieux ont été détruites mais, 40 ans après, l’horizon du quartier n’est pas débouché malgré des investissements publics massifs. La disparition de toute mixité sociale a retiré une chance supplémentaire de réussite aux millenials des Minguettes. 

Au début des années 1980, on les appelait « les étés chauds des banlieues ». Vénissieux, Vaulx-en-Velin : l’est lyonnais a été le théâtre des premières émeutes urbaines dans les grands ensembles. En 1983, c’est au sein de l’emblématique ZUP des Minguettes, un plateau agricole hérissé de 85 tours entre 1961 et 1973, que va naître l’idée de la « marche contre l’égalité et le racisme ».

Le chef de l’Etat, François Mitterrand, s’entretient avec les jeunes habitants de la cité des Minguettes sur leurs conditions de vie, lors de sa visite surprise à Vénissieux, le 10 Août 1983, près de Lyon

Cette « marche des Beurs », comme l’ont surnommée les médias, est un événement politiquement fondateur, révélateur du mal-être de la deuxième génération de l’immigration. Mitterrand reçoit à l’Élysée ces « marcheurs » partis des cités de Marseille et soutient le mouvement SOS Racisme. La culture se métisse mais l’égalité et la mixité ne suivent pas.

À la fin des années 1970, la population pied-noir et d’origine européenne a commencé à quitter massivement les tours des Minguettes. Vénissieux a compté jusqu’à 75.000 habitants en 1975. Vingt ans plus tard, elle en avait perdu 20.000.


Enfant des Minguettes, Farid Ben Moussa, 46 ans, est convaincu que la marche pour l’égalité a débouché sur un marché de dupes : « Ils ont cru qu’ils avaient réussi en serrant la main de François Mitterrand, mais, en fait, cela a fermé une porte. La France a fait croire qu’elle allait changer et rien ne s’est passé malgré les milliards dégagés pour les banlieues ».

A 24 ans, John ne baisse pas les bras dans son îlot de Monmousseau, voué à la destruction

 John Kodia Kouadjo, 24 ans, lui, ne désespère pas de ce quartier qu’il aime et dont il est fier.

Cet étudiant en Sciences politiques, qui côtoie désormais des condisciples du centre de Lyon, est resté habiter dans les tours de Monmousseau, toutes vouées à la destruction.

John Kouadjo, 24 ans, est étudiant en Sciences Politiiques et militant associatif dans les centres sociaux des Minguettes

Sa volonté de se battre pour faire bouger les choses se traduit par un démarche militante au sein des des centres sociaux des Minguettes.

On a travaillé sur la mémoire de la Marche pour l’égalité. On va faire des animations au pied des immeubles au mois d’août […] Je n’attends rien des institutions. Il faut qu’on se prenne par la main. On a des entrepreneurs, des sportifs, des gens qui s’en sortent scolairement. Au centre social, on travaille sur la notion d’exemplarité ». – John Kouadjo (Etudiant et militant associatif)

Dans les années 1980, Mokrane Kessi, qui a grandi dan ce quartier et où ses parents habitent toujours, s’est lui aussi beaucoup investi : « À la suite de la marche pour l’égalité, il y a eu un fort mouvement associatif, sur le soutien scolaire par exemple. On avait de l’argent pour faire partir les jeunes ou pour des fêtes de quartier, des tournois de foot. On n’a pas réussi à passer le relais à d’autres. Du moins ça n’a pas tenu. À l’arrivée de Jacques Chirac, en 1995, le robinet a été coupé ». Ce quinquagénaire a monté plusieurs affaires et a tâté de la politique.

« Dans ma génération, on a créé nos propres commerces parce qu’on n’arrivait pas à trouver du boulot mais on n’allait pas créer un point de deal. Aujourd’hui, la seule référence de réussite, c’est le gros dealer. »

La Cour des comptes, qui a rendu un rapport fin 2020 sur huit quartiers de la politique de la ville (QPV), cite parmi la « multiplicité des handicaps » des Minguettes : « la précarité et la situation de l’emploi, les caractéristiques de l’offre scolaire, le phénomène communautariste, le trafic de stupéfiants », comme autant de facteurs qui « ont limité l’amélioration son attractivité ».

Au pied des tours, le trafic s’opère au grand jour

Aux côtés de John, on peut circuler entre les tours de Monmousseau, où le trafic se déroule au grand jour. Le militant associatif ne nie pas l’évidence : « Depuis 10 ans, les points de deal pullulent mais quelles réponses ont été apportées ? Ça ne peut pas être que sécuritaire ou, comme fait la mairie, de se contenter d’organiser un forum autour des drogues ».

Farid Ben Moussa, conseiller municipal de gauche mais opposant à la majorité communiste et insoumise, est encore plus incisif.

Infirmier, il « rentre dans tous les appartements » des Minguettes et se fait respecter des guetteurs postés à tous les pieds d’immeuble. Farid a su dissuader le racket lorsqu’il a fait « venir des professionnels de santé ». Il a recréé une maison médicale, installé un médecin, dans ce quartier de 30.000 habitants qui manque de tout, à l’exception des produits stupéfiants.

Farid Ben Moussa, 46 ans, originaire des Minguettes, infirmier et militant de la mixité scolaire avec l’association No-Ghetto.


Comme le relève la cour des Comptes, l’image du quartier souffre aussi de la prégnance du communautarisme. Farid dénonce la disparition de la « mixité », qu’il a connue dans sa jeunesse : « Il n’y a plus aucun brassage, ni culturel, ni ethnique dans nos quartiers. […] C’est l’État qui alimente le séparatisme en France. Avec la carte scolaire mais aussi les attributions de logements HLM ».

Son aîné Mokrane Kessi parle lui aussi sans détour du « clientélisme » politique qui a permis l’installation des « mosquées dans les caves ». 

Régis Charre, curé de Vénissieux, veut voir le verre à moitié plein : « Il y a quarante ans, il n’y avait rien, aujourd’hui il y a le tram, des jeux pour enfants ». Pas d’angélisme pour autant chez ce prêtre qui vit dans les tours des Minguettes : « Il y a des problèmes. En 1971, il y avait un vivre ensemble entre musulmans et chrétiens qui n’existe plus. On est dans des vies parallèles ».

Choix de vie

Farid Ben Moussa décrit la montée de l’influence religieuse dans ce quartier à l’origine multiculturel. Il estime que les les « signe » d’affirmation religieuse relèvent surtout d’un « effet d’entraînement » :

« J’ai vu les premières barbes pousser dans les années 1990 (…) Je me souviens de femmes qui étaient complètement voilées quand elles habitaient dans le quartier. Elles sont parties vivre ailleurs et elles ont tombé le voile. »

John Kouadjo fait le lien entre « repli communautaire » et relégation économique : « Le modèle d’intégration par l’assimilation ne fonctionne plus. Dans un environnement mondialisé, on ne peut pas être dans une politique assimilationniste, ça ne marche pas. Ce qui n’empêche pas de transmettre la culture et faire en sorte que les gens se sentent citoyens français. Ça doit passer par l’éducation. On peut adopter les codes français tout en gardant sa culture ».

Moins d’embrasement mais une tension permanente

Au pied des immeubles de Monmousseau, des préados font des roues arrière sur des motos au milieu des jeux pour enfants, des voitures et des poubelles brûlent sporadiquement. pour autant, cet été 2021 ne peut être qualifié de « chaud ».

« On a moins de violences urbaines qu’avant », estime John. Moins d’embrasements mais une tension sourde et permanente. Un homme a été tué par balles dans le quartier le 3 juin. Le trafic, omniprésent, mine tous les efforts, terni toutes les éclaircies. Le plateau des Minguettes est desservi par le tramway depuis 2009.

Dirigée par des communistes sans discontinuer depuis l’après-guerre, Vénissieux a bénéficié, depuis les émeutes des années 1980, de la panoplie complète des politiques de la ville.

Les tours de Monmousseau aux Minguettes

C’est long mais ça avance pour Idir Boumertit, adjoint à l’urbanisme de Vénissieux : « Le programme 2005-2015, ce n’est pas moins de 70 opérations. On a regagné 10.000 habitants depuis 1995. Des promoteurs construisent des immeubles ici, c’est bien la preuve que ce n’est pas un ghetto ! Quand on a détruit une tour de 197 logements, plus de 50 % des habitants sont restés à Vénissieux ».
L’accession à la propriété se développe. Au cœur des Minguettes, le centre commercial de Venissy a été réhabilité. Un nouveau programme dit « grand projet de ville » doit poursuivre cette mue à l’horizon 2035. 

Les gouvernements successifs n’ont pas été au rendez-vous. La promesse républicaine, tout le monde l’attend encore mais sans la politique de la ville, ce serait pire » – Idir Boumertit (Adjoint à la maire de Vénissieux, chargé du grand projet urbain)

Le nouveau programme prévoit pour le quartier Minguettes-Clochettes sur la période 2020-2030, un total de 546,7 millions d’euros d’investissements.
L’urbanisme ne fait pas tout, pour John Kouadjo : « C’est un trompe-l’œil, un cache-misère. Des tours sont détruites, mais il n’y a rien à la place. Les façades des immeubles sont ravalées mais, à l’intérieur, c’est une autre histoire ».

Dans ses conclusions, la Cour des comptes observe que « « Sur la période 2008-2018, les difficultés socio-économiques des habitants se sont accrues, malgré les nombreuses actions entreprises dans le cadre du contrat de ville métropolitain et des politiques de droit commun ».

Farid Ben Moussa dénonce inlassablement le manque d’efficacité des politiques publiques : « Il y a eu des centaines de millions d’euros déversés sur Vénissieux, pour quel résultat ? Au niveau mixité, le bilan est nul. En quarante ans on a surtout gagné la drogue et le séparatisme».

C’est quoi l’idée ? Raser les grands ensembles ? Faire revenir d’autres populations ? On est dans une utopie à 40 ou 50 ans. On n’a pas ce temps-là devant nous ».  – Farid Ben Moussa (Infirmier et militant associatif aux Minguettes)

Et l’infirmier-militant de résumer avec son humour acide l’échec du modèle français d’émancipation des jeunes issus de l’immigration : « Aujourd’hui, les gamins des quartiers qui veulent réussir, ils doivent aller à Dubaï. Et ce n’est pas là-bas qu’ils vont se raser la barbe ou que les filles vont mettre des minijupes ».

La métropole de Lyon est-elle en train de manquer l’occasion de créer de la mixité scolaire ? 

Dans les années 1970-1980, c’était « dur », « Il y avait un racisme post- guerre d’Algérie qui s’exprimait ouvertement », des rapports entre les jeunes et la police très rudes dans les ZUP de la banlieue lyonnaise, mais l’horizon n’était pas complètement bouché, soulignent ceux qui sont restés.

«On avait des exemples sous les yeux. Il y avait certes des gens qui réussissaient par le deal et la drogue mais aussi ceux qui y arrivaient par leur travail. Parmi ceux qui ont grandi avec moi, j’ai un cadre dirigeant de Darty, un autre chez Seb… des docteurs, des pharmaciens », illustre Farid Ben Moussa. 
« La mixité a existé sur Venissieux-Minguettes. Je l’ai connue, on avait des voisins de toutes origines. Cela n’existe plus du tout », déplore Farid.

Il y a toujours une synagogue aux Minguettes mais les familles de confession juives sont parties lorsque la question religieuse est devenue prégnante jusque dans les établissements scolaires.

Farid Ben Moussa milite dans un mouvement de parents d’élèves des quartiers défavorisés de la métropole lyonnaise, baptisé sans ambiguïté : No-Ghetto. 
« Dans le programme de la politique de la ville, ils ont reconstruit le lycée Jacques-Brel de Vénissieux mais il est juste en face des secteurs de deal les plus chauds. Il y a 50 % de réussite au bac et c’est le lycée où il y a le moins d’options de toute la région », dénonce Farid Ben Moussa, père d’une collégienne, qu’il scolarise… dans le privé, comme la plupart des familles de Vénissieux de classe moyenne.

La mixité sociale, elle est « dans nos écoles catholiques, lance avec un brin de provocation le curé de Vénissieux Régis Charre, certaines accueillent 80 % d’élèves musulmans ».

Un nouveau collège entre deux quartiers ultra-sensibles

L’association No-Ghetto est entrée dans le vif du sujet en critiquant l’implantation d’un nouveau collège public, voué à répondre à la démographie scolaire galopante de l’agglomération lyonnaise.

C’est le premier collège que construira la nouvelle majorité du président Bruno Bernard ( EELV). L’établissement accueillera des élèves de Vénissieux et de la commune voisine de Saint-Fons.

Farid Ben Moussa a sa grille d’analyse géo-sociologique : « Il sera situé pile entre Les Minguettes et la cité de l’Arsenal à Saint-Fons, deux quartiers parmi les plus pauvres de toute l’agglomération. On ne peut pas faire mieux en terme de collège-ghetto ». 

L’association No-Ghetto a interpellé les élus métropolitains afin qu’ils créent les conditions de la mixité : « Il ne s’agit pas de transporter les collégiens dans d’autres collèges en bus comme aux États-Unis. On a la chance a Lyon d’avoir un excellent réseau de transports collectifs. Des collégiens des Minguettes pourraient prendre le tramway pour aller dans des collèges situés hors des zones sensibles », imagine Pierre Obrecht, membre de No-Ghetto et collaborateur d’Yves Blain,  député de la circonscription (LREM). 

L’adjoint au maire de Venissieux Idir Boumertit doute de la faisabilité de ce « brassage » forcé: « Les collèges de Lyon les plus proches sont tous dans des quartiers politiques de la ville. On ne va pas envoyer les enfants de Vénissieux boulevard des Belges ! ( N.D.L.R : artère chic de Lyon) ».

Cet élu métropolitain, s’est rangé à l’avis que la solution n’est pas de « priver les habitants des quartiers défavorisés d’un équipement public ». Véronique Moreira, vice-présidente (EELV) de la métropole en charge des collège, juge « le diagnostic de No-Ghetto intéressant » mais elle est également convaincue de la nécessité « maintenir des services publics » et qu’un collège « crée des interactions positives avec le quartier ».

Attirer des élèves des quartiers moins sensibles

La vice-présidente promet un nouveau collège de Saint-Fons-Venissieux modèle : « On met le paquet pour qu’il soit exemplaire face au changement climatique et la préservation de la biodiversité », mais également «attractif ». « Nous discutons avec l’inspection académique pour qu’il dispose d’options attirant des enfants d’autres quartiers. On espère avoir une section sportive circassienne, en lien avec la future cité internationale du Cirque du Grand Parilly, des langues étrangères prestigieuses », complète Véronique Moreira. Le nouveau quartier du Grand Parilly, à Vénissieux, promet d’attirer des populations moins paupérisées.

La vice-présidente de la métropole assure que sa collectivité va se pencher« sur la carte scolaire pour proposer de la mixité ».

La Montagne