Victimes de racisme, les danseurs noirs sont écartés des ballets : “J’ai quitté la France car je ne correspondais pas à ses critères”

Son rêve était de devenir danseuse de ballet. Malgré son talent, Marie-Astrid Mence s’est confrontée au monde très codifié de la danse classique. Victime de racisme, elle s’est exilée outre-Atlantique, puis outre-Manche, afin de vivre de sa passion. A 27 ans, elle fait maintenant partie d’une compagnie britannique, Ballet Black, créée il y a vingt ans en réponse au manque de danseurs de ballet professionnels noirs et asiatiques au Royaume-Uni.

Vous avez été confrontée dans votre carrière au racisme dans le milieu de la danse. Que s’est-il passé concrètement ?

Marie-Astrid Mence : “Très tôt, on m’a fait comprendre que c’était très dur en France de placer une danseuse noire dans les compagnies de danse à cause de la symétrie dans les ballets, de l’esthétisme. Qu’être noire sur scène dans Le Lac des Cygnes, par exemple, attirait l’œil du spectateur et que cela n’était pas plaisant. Que mon corps était trop masculin, trop athlétique, et que cela ne faisait pas partie des critères physiques pour une danseuse classique. Ces propos m’ont été répétés durant tout mon parcours et m’ont fortement découragée. 

Que vous disaient vos professeurs ? 

M-A.M : Au conservatoire, on m’a toujours dit que j’étais une vraie bosseuse, infatigable, avec une technique parfaite. Des professeurs m’expliquaient : ‘On n’a rien à te dire Marie, mais tu n’as pas ta place en France. Pars aux Etats-Unis ou dans les pays anglo-saxons. Ils recherchent des profils comme le tien, qui sortent de l’ordinaire, avec des physiques athlétiques. En France, on n’a pas ces critères’. Ils ne le cachaient pas. Ce n’était pas de mauvaises personnes, c’est juste ancré dans la culture du ballet. 

A 18 ans, j’ai été confrontée à un directeur de compagnie français qui m’a dit : ‘Un conseil, il va falloir que tu arrêtes de danser’. Entendre ça quand on commence la danse à l’âge de cinq ans, c’est très perturbant, très dur. J’ai dû m’arrêter à plusieurs reprises, faire des pauses, car j’ai connu des dépressions. Et j’ai finalement quitté la France car je ne correspondais pas aux critères français.” 

Durant votre formation, a-t-on clairement essayé de vous décourager de poursuivre votre rêve ? 

M-A.M : “Oui. Un moment m’a particulièrement marquée. J’avais douze ans et ma professeure, qui m’aimait beaucoup – et c’est ça qui est étrange – m’a dit qu’il fallait que je range mes fesses, sous peine qu’elle me les coupe avec un coutelas. Elle m’a ensuite demandé si je savais ce qu’était un coutelas. Je lui ai répondu que oui : c’est un couteau utilisé pendant la période de l’esclavage aux Antilles pour couper la canne à sucre. Elle m’a répondu : ‘Donc il va falloir ranger tes fesses’. Ce n’était pas qu’une correction technique. En danse classique, ranger ses fesses signifie qu’il faut avoir une bonne posture, ne pas être cambrée, elle a choisi un terme historique très sensible.”
 

Marie-Astrid Mence lors d'une représentation avec sa compagnie Ballet Black, en mars 2018, à Londres.

Mon autre expérience marquante a eu lieu avec un chorégraphe au conservatoire. On revisitait des ballets russes. Des filles de la classe avaient été choisies pour être ces femmes très sensuelles, délicates et séductrices. Quant à moi, ce chorégraphe m’a dit qu’il ne savait pas où me mettre parce que j’avais un corps trop athlétique, trop masculin. Il m’a donc fait passer le casting avec les hommes et j’ai été travestie en homme. J’étais la seule dans ce cas-là. A cette époque, j’étais une adolescente, en pleine construction de mon identité. Ç’a été très dur d’en parler.”

Selon vous, pourquoi ces mentalités persistent-elles dans le milieu de la danse classique ?

M-A.M : “Déjà, c’est un milieu très élitiste de par le prix. Un cours de danse coûte très cher, le matériel aussi. Si on veut rentrer dans une grande institution, il faut s’investir à fond et ça veut dire prendre des cours particuliers, avoir de super équipements, ce qui demande beaucoup d’efforts financiers aux familles. Je ne dirai pas que toutes les populations noires en France sont issues d’un milieu social pauvre, mais beaucoup sont d’origines modestes, ou considèrent même que l’art n’a pas sa place dans la culture de la famille.

Par ailleurs, en raison du manque de présence de danseurs et danseuses classiques noirs, peu de personnes noires s’engagent dans ce milieu. Si on arrive à intégrer les plus grandes écoles françaises – que ce soit à l’Opéra de Paris ou au conservatoire -, on nous encourage à bifurquer dans le contemporain, le jazz, la comédie musicale et le cabaret. On considère qu’on est des personnes qui bougent bien, qui ont le rythme dans le sang. Beaucoup changent de carrière car ils sentent que c’est impossible pour eux de percer. La seule issue est l’étranger.”

Marie-Astrid Mence (à g.), à Londres, le 15 mars 2018, au Barbican Centre.

Avez-vous remarqué un changement de mentalité dernièrement ?

M-A.M : “Oui, les choses changent doucement. Avec ma compagnie Ballet black, on a créé il y a trois ans la pointe marron, avec la marque Freed, qui a ouvert les yeux à toute l’industrie artistique de la danse. C’était bizarre de ne pas trouver de pointe marron, ou de pointe bronze, car même les personnes de couleur blanche n’ont pas le même teint que les pointes roses. Le mouvement commence à toucher la France, plusieurs marques y réfléchissent. Rien que cela montre qu’il y a une présence noire dans le monde du classique.

Par ailleurs, ma compagnie a été créée car il n’y avait pas de danseurs de couleur embauchés dans les compagnies classiques. Ma directrice leur a donné une compagnie pour que les jeunes générations soient visibles. Elle existe depuis maintenant vingt ans et elle montre que des danseurs noirs réussissent et sont aussi doués que les autres. C’est bien de donner des cours, mais c’est mieux de se voir représenter sur les plus grandes scènes du monde. Je pense que le déclic se fait aussi par ce biais.”

On parle des danseurs, mais en France, le public qui se rend à l’Opéra est lui aussi encore majoritairement “blanc”…

M-A.M : “Tout à fait, et je ne vois ça qu’en France. Je suis toujours choquée par ce manque de diversité dans le public en France. Et quand je vais à l’Opéra, je suis toujours aussi surprise du prix si élevé, ce n’est pas normal. A Londres, le public est très divers et c’est sûrement dû à la diversité au sein des compagnies. Il y a une demande et c’est très bizarre que la France ne se soit pas emparée de cela. “

En France, il n’y a jamais eu de danseur ou danseuse étoile de couleur. Souhaiteriez-vous voir cela réparé ?

M-A.M : “C’est une question compliquée. Je n’ai pas envie de voir une danseuse de couleur devenir étoile pour des raisons politiques. Aujourd’hui, on essaie d’introduire le terme de quota et c’est dangereux parce que jusqu’où est-on noir, jusqu’où est-on blanc ? Aussi, les quotas sont financés par le gouvernement et de nombreuses compagnies embauchent des danseurs noirs, mais ne les utilisent pas, alors qu’ils reçoivent un financement de l’État.

Bien sûr que j’aimerais voir une danseuse étoile noire. Ce qui m’a permis de continuer, à 18 ans, c’est de voir Misty Copeland (danseuse classique et première danseuse étoile noire américaine, ndlr). A l’époque, j’étais persuadée me battre seule tellement il y avait peu de danseuses classiques noires. Pourtant, on en a besoin, encore plus en France, mais je pense que ça doit être fait d’une bonne manière, pas seulement pour le marketing et le politique.” 

“On ne peut pas se permettre d’avoir une danseuse noire” : comment la présence de danseurs de couleur est régie au sein des ballets

Les actes et comportements racistes n’épargnent aucun milieu. Le 28 décembre dernier, Chloé Lopes Gomes, danseuse classique au StaatsBallett de Berlin, a confié avoir été victime de racisme. Un témoignage qui n’est pas isolé dans ce milieu où la majorité des danseurs sont encore de couleur blanche.

“Je peux vous dire que depuis que j’ai parlé publiquement de mon histoire, mon quotidien est devenu horrible.” Ces quelques mots, Chloé Lopes Gomes, danseuse classique au StaatsBallett de Berlin, nous les a confiés quelques jours après avoir raconté à nos confrères de Brut son difficile quotidien au sein de cette prestigieuse compagnie de danse allemande. Dans cette vidéo, elle relate notamment les propos et actes racistes d’une maîtresse de ballet à son encontre.

“En parlant à la presse, j’ai remis en question les positions de chacun. Maintenant, ils m’ignorent. Et l’ignorance est une forme de harcèlement. Ils n’apprendront jamais de leurs erreurs. C’est compliqué pour moi actuellement”, livre la danseuse. “Je viens d’une des plus grandes compagnies au monde, et tout le monde se connaît dans le ballet. En confiant ce que j’ai subi, je diminue mes chances d’avoir un contrat dans les mois à venir, parce qu’on peut me voir comme la fille à problème… Entre la covid et ça, c’est vraiment un risque que je prends.” 

Suite à aux déclarations de cette danseuse professionnelle, le StaatsBallett de Berlin a indiqué mener une enquête afin de faire la lumière sur les comportements discriminatoires au sein de la compagnie. “Toute forme de discrimination et de racisme au sein de notre entreprise est inacceptable”, indique le communiqué de l’institution, qui n’a pas souhaité en dire davantage. 

Loin de la diversité ethnique 

La prise de parole publique de Chloé Lopes Gomes est intervenue après que son contrat n’a pas été renouvelé en octobre dernier, l’institution mettant en avant la crise due à la pandémie mondiale, et jugeant par ailleurs son niveau insuffisant. Pour Chloé, la raison est tout autre et n’est rien d’autre que du racisme. Si elle a eu le courage de témoigner, c’est notamment grâce au mouvement Black Lives Matter, qui lui a “donné la force de prendre la parole”. “Je me suis sentie soutenue et moins seule”, expliquait-elle à Brut. 

Par cette prise de parole, la jeune femme de 29 ans souhaite que le ballet devienne davantage le reflet de la société. En effet, les danseuses et danseurs de couleurs sont peu représentés dans les grandes compagnies internationales de ballet. A l’Opéra de Paris, sur une troupe de 154 danseurs, nous avons constaté qu’un nombre infime sont de couleur ; au StaatsBallett de Berlin sur 95 danseurs, ils ne sont que deux et Chloé est l’unique femme. Constat similaire au New York City Ballet où sur la centaine d’artistes, onze sont non-Blancs. De même au Royal Ballet de Londres, où ils ne sont que six sur ce même total. Quant au Bolchoï Ballet de Moscou, aucun danseur de couleur n’a intégré la troupe des 70 danseurs. Des chiffres sans appel, qui interrogent sur les raisons de ce constat.

La danseuse classique, Chloé Lopes Gomes.

Alors qu’il était entre 2014 et 2016 directeur de la danse à l’Opéra de Paris, Benjamin Millepied s’était lui aussi interrogé sur ce manque de diversité. “J’ai entendu très clairement en arrivant qu’on ne met pas une personne de couleur dans un corps de ballet parce que c’est une distraction : c’est-à-dire que, s’il y a vingt-cinq filles blanches avec une fille noire, on ne va regarder que la fille noire. Un corps de ballet, tout le monde doit être pareil ; pareil, ça veut dire que tout le monde doit être blanc”, s’était insurgé l’ancien danseur dans le documentaire “Relève” de Canal +. Un avis tranché, qui avait bousculé la prestigieuse institution à l’époque et qui l’avait conduit à démissionner un an après sa prise de fonction. Sollicité, l’Opéra de Paris n’a pas répondu à nos questions. 

Une tradition qui survit aux siècles 

Mais alors comment expliquer ce constat ? La première raison est indéniablement historique. “La danse classique est trop souvent vue comme réservée aux Blancs. Il y a d’abord l’histoire du ballet romantique, qui à partir du XIXe siècle, est marquée par l’uniformité chromatique et morphologique. ‘L’acte blanc’ des ballets romantiques est vu comme ‘blanc’. Toute dissonance chromatique est considérée comme un problème”, souligne l’historien Pap Ndiaye, professeur à Sciences Po. Ce spécialiste des minorités planche d’ailleurs depuis septembre sur un rapport* concernant la diversité à l’Opéra de Paris, suite à un manifeste publié l’été dernier par des salariés noirs et métis. Ces derniers dénonçaient précisément un manque de diversité dans leur institution. 

“Cette dissonance chromatique” qu’évoque Pap Ndiaye, Chloé Lopes Gomes en a fait les frais avant même de partir à Berlin. A l’âge de dix-neuf ans, elle décide de rentrer en France pour se rapprocher de ses parents. Elle passe l’une de ses premières auditions pour une compagnie française. “Le directeur a été très honnête avec moi. Il m’a dit : ‘On part faire une tournée en Chine, et tu es très bien mais on ne peut pas se permettre d’avoir une danseuse noire dans le corps de ballet’. Ça a été la première fois que j’ai été confrontée au racisme”, lâche-t-elle. 

Forte de sa tradition d’excellence et de rigueur, la danse classique est restée un milieu très codifié. “On a encore aujourd’hui une représentation de la danseuse et du danseur classiques comme correspondant à certains critères, que ce soit en termes de morphologie ou de couleur de peau”, poursuit Nolwenn Anier, chercheuse en psychologie et spécialiste de l’étude des déterminants sociaux et organisationnels de discrimination. “La danse classique a longuement été réservée à une élite bourgeoise. Et quiconque ne correspond pas à ces critères n’est pas perçu, en termes de psychologie, comme faisant partie de ce groupe-là, parce qu’il n’aurait pas les caractéristiques physiques qui font le stéréotype de la danseuse classique.”

La danse classique reste une discipline sportive et artistique, où une attention très forte est portée sur le modelage et l’esthétique du corps lui-même. “C’est un milieu où on retrouve des normes de beauté et de féminité qui sont toujours très eurocentrées, avec l’image de femmes blanches, très minces, graciles, gracieuses, qui sont celles aussi des classes supérieures, et dont on cherche à gommer les particularités”, analyse Solène Brun, sociologue et chercheuse postdoctorante à l’Institut convergences migrations (ICM). Au regard des différents témoignages de danseurs et danseuses de couleurs, “on remarque qu’on leur rappelle régulièrement que leur couleur de peau vient briser l’harmonie du ballet”, poursuit la chercheuse. 
 
Historiquement, peu de personnes de couleur sont entrées dans le milieu de la danse classique. “Dans les faits, c’est un milieu avec peu de diversité. Les imaginaires se sont construits comme cela. Quand on voit une personne, qui n’a pas la même couleur que les autres dans ce domaine-ci, c’est au départ perçu comme surprenant. Mais ce fut le cas dans tous les domaines, comme lorsque les femmes ont commencé à travailler, à faire des études scientifiques, ou à faire de la politique par exemple”, relève Racky Ka-Sy, psychologue, docteure en psychologie sociale, et consultante pour les entreprises ou organisations qui souhaitent travailler sur la diversité et l’inclusion. 

Des barrières sociales 

Plus qu’une tradition, pour Chloé Lopes Gomes ce problème de non-représentation serait structurel et concernerait l’ensemble des arts classiques. “Les arts classiques, comme l’opéra, le ballet, sont des milieux très élitistes, très fermés, qui sont réservés à une certaine classe de la population. Et structurellement, c’est un fait, les gens issus des minorités ethniques ont moins accès à cette forme d’art, aux arts majeurs”, constate la ballerine, qui met en avant des barrières sociales et financières. “Quand tu es issu d’un quartier populaire, tu n’as pas forcément un conservatoire à côté de chez toi. Et même si tu connais cet art, tu n’as pas forcément la capacité d’aller à l’Opéra de Paris ou voir un ballet près de chez toi, sachant que les places coûtent entre 50 et 150 euros”, ajoute encore la native de Nice. 

L’historien Pap Ndiaye précise également que “les processus de recrutement et de promotion sont tels que les danseurs noirs et métis, surtout les femmes, doivent affronter des obstacles supplémentaires comme des petites remarques désobligeantes, des conceptions d’un autre âge sur les ‘corps noirs’”. Parmi les clichés qui ont la dent dure, on retrouve ceux selon lesquels les danseurs noirs auraient des corps trop athlétiques, des pieds plats, des fesses trop rebondies. “J’ai entendu ces remarques 10 000 fois, peste Chloé Lopes Gomes. Je savais qu’on ne pouvait pas m’attaquer sur ces critères car j’avais des longues jambes, des longs bras, un petit buste, des jolis pieds… Et c’est d’ailleurs peut-être pour ça, que j’ai eu l’opportunité d’étudier au Bolchoï (à la Bolshoi Ballet Academy, ndlr), puis de rentrer à Berlin.”  

“Il ne faut pas être trop noire” 

Autre point que la danseuse classique professionnelle tient à souligner : son métissage, qui là encore, ferait la différence. “Il ne faut pas être trop noire”, tranche-t-elle. “Je suis métisse. Je n’imagine même pas ce que cela doit être pour les femmes noires. C’est impossible pour elles de rentrer dans un corps de ballet. Je pense que quand on est noir, il faut vraiment être au-dessus de la mêlée pour avoir la même chose que les personnes caucasiennes”, estime Chloé Lopes Gomes. D’ailleurs, parmi les danseurs et danseuses de couleur faisant partie de l’Opéra de Paris, du Royal Ballet à Londres, du New York City Ballet ou du StaatsBallett de Berlin, tous sont métis.

“En général dans la société française, on a plus de facilité à considérer les personnes métisses comme faisant partie de la communauté française, que les personnes noires africaines. Cette perception est liée à l’histoire de nos pays. On a quand même un passé très particulier avec la communauté noire africaine, qui n’est pas encore totalement assumé dans l’esprit de tout le monde”, explique Nolwenn Anier, chercheuse en psychologie et spécialiste de l’étude des déterminants sociaux et organisationnels de discrimination. 

En France, il y a déjà eu des solistes métis comme Eric Vu An. Mais jamais, un danseur ou danseuse noir(e) n’a été nommé(e) étoile. “Devenir étoile, ça veut dire que tu es la meilleure danseuse de la compagnie. C’est très difficile pour toute personne, alors vous imaginez s’il y a juste cinq métis à l’Opéra de Paris, quelles sont les chances qu’un d’eux devienne étoile ?”, s’interroge Chloé Lopes Gomes. 

Pourtant, une voix s’élève face à ce constat. Pour Kader Belarbi, danseur classique, étoile à l’Opéra de Paris et aujourd’hui directeur du ballet du Capitole à Toulouse, il faut éviter les amalgames. “Quand on accole danse classique et racisme, ça me fait rugir. Il faut arrêter avec ça, s’insurge-t-il. Ce qu’a vécu cette jeune danseuse est insupportable et on doit le condamner. Mais ce n’est pas parce qu’il y a une personne qui a été maltraitée dans une compagnie, qu’on doit généraliser la situation et faire de la danse classique un milieu bourgeois et élitiste, mal perçu et qui reste fermé sur lui-même”, s’agace encore celui qui se dit l’un des représentants de cette diversité. 

Né d’un père militaire et d’origine arabe, il n’était pas prédestiné à devenir danseur classique, encore moins étoile. S’il dit ne jamais avoir été victime de racisme ou de discrimination durant sa carrière, il reconnaît que la perception du ballet et de la danse classique est encore aujourd’hui à faire évoluer. “Je ne fais que défendre cette recherche de transformation de cette p***** de perception du ballet classique, entretenue par certaines personnes qui veulent nous mettre dans un coin très poussiéreux qu’on dit du XIXe, bourgeois et élitiste.” 

Un manque de modèle à qui s’identifier 

Le manque de diversité au sein des ballets ne permet pas non plus l’identification des différents publics à ce milieu. “Les enfants non-blancs tentés par la danse classique se disent que ce n’est pas pour eux. En France, il n’y a pas de modèle auquel s’identifier, comme Misty Copeland aux États-Unis, qui a été la première danseuse étoile noire américaine en 2015”, souligne l’historien Pap Ndiaye. Pour inverser cette tendance, Chloé Gomes Lopes se dit prête à s’investir pour démocratiser et dépoussiérer la danse classique, “tout en gardant les exigences et les excellences des institutions”, précise-t-elle. “L’art, c’est l’ouverture sur le monde. En accueillant de la diversité, on montre son avant-gardisme”, poursuit la danseuse qui se dit prête à organiser des ateliers de classique dans les quartiers populaires, et qui encourage les directeurs d’écoles à organiser des sorties scolaires dans les opéras. 

Rendre le ballet plus accessible pour aussi aller chercher de nouveaux talents. “S’il n’y a pas de gens de couleur dans les écoles de danse, il n’y en aura pas dans les compagnies de danse, c’est tout. C’est le rôle des directeurs d’école d’aller chercher au sein des minorités les futurs talents de demain, et leur donner la possibilité de se former”, conclut-elle. Le combat sera long mais la machine est d’ores et déjà lancée.  

* Ce rapport est réalisé avec Constance Rivière, secrétaire générale du Défenseur des droits. Ses conclusions, dont l’objectif est de faire des propositions pour qu’il y ait plus d’artistes non-blancs, ainsi que des propositions à propos du répertoire, souvent issu du XIXe siècle, marqué par des stéréotypes offensants à l’égard des non-Européens, seront rendues courant janvier. 

France TV Info