Villandry (37) : Elsa, jeune tailleuse de pierre et Compagnon du Devoir, réalise une sculpture en 1.000 heures et offre son chef-d’œuvre au château

Compagnon du Tour de France, Elsa Berthelot a offert son chef-d’œuvre au château de Villandry. Le magasine Des Racines & des ailes, sur France 3, lui a consacré un reportage à la jeune Tourangelle, mercredi 20 octobre à 21 h 05.

Elsa Berthelot, 24 ans, dans la cour d’honneur du château de Villandry où sa vasque a remplacé l’ancienne.

Elsa Berthelot, 24 ans, dans la cour d’honneur du château de Villandry où sa vasque a remplacé l’ancienne.

Une évidence : le chef-d’œuvre d’Elsa Berthelot ne pouvait que se tenir à cet endroit, la cour d’honneur du château de Villandry, arpentée depuis sa pas si lointaine enfance. Elle y venait déjà souvent avec l’école. Chaque coin et recoin, presque chaque pierre, lui sont familiers ; à elle comme à son père, l’homme à tout faire du monument, un œil affûté, mais aussi des mains et de la jugeote pour tout réparer.

Cet amour des pierres a conduit Elsa à comprendre assez vite qu’elle en ferait son métier. À 17 ans, elle quitte le lycée Choiseul, à Tours, pour suivre un stage dans le Loir-et-Cher, un apprentissage à Bourgeuil puis rentre chez les Compagnons pour faire son tour de France : Bordeaux, un an au Québec, Troyes, Lyon, bientôt la cathédrale de Strasbourg.

Mille heures de travail pour cette vasque de 800 kg Ses week-ends, les soirées de l’an dernier, elle les a consacrés à son chef-d’œuvre : une vasque Médicis avec tête de bélier et guirlande, pour remplacer celle du château, fendue, entreposée dans un souterrain. « Elle aurait été offerte par l’entreprise chargée de la grande restauration des façades en 1914. Elle a été créée à partir d’un dessin de Javier de Wynthusen, le peintre et créateur de jardins. Monsieur de Carvalho, le propriétaire, a une photo de son grand-père devant la vasque, en 1933 », indique Elsa.

D’abord, elle a travaillé sur ordinateur pour le dessin, un peu de modelage, réfléchir à la forme. Puis le bloc d’1,6 t de pierre de Lavoux (Vienne), dégrossi en deux cylindres, est arrivé. Mille heures de travail ont été nécessaires pour arriver à la vasque de 800 kg, fine à sa base avec seulement 16 cm de diamètre contre 1,16 m dans la partie supérieure. « Il fallait mettre de côté toute l’appréhension, travailler cette pierre calcaire, fine, tendre. La voir me remplit de fierté, mais aussi de reconnaissance envers le château pour m’avoir fait confiance. Ce cadre exceptionnel a joué un rôle dans ma vie. Donner ce travail de réception correspond à un remerciement, à une façon de laisser une trace aussi. »

Les femmes chez les tailleurs de pierre ? « De plus en plus nombreuses. Quand j’ai commencé le Tour, il y en avait une dizaine, contre une trentaine maintenant. Au début, c’est un peu dur physiquement, puis on se muscle et la motivation fait le reste. »

Après sa dixième et dernière année du Tour, Elsa compte revenir en Touraine où elle a déjà acheté une grange à retaper, à Azay-sur-Cher. À terme, elle aimerait créer son entreprise. Et se consacrer à son autre passion, les véhicules militaires anciens. Là aussi, une histoire de famille.

C’est le chef-d’œuvre d’Elsa. Un travail de plus de mille heures. Il est inauguré officiellement ce samedi 19 septembre à l’occasion des Journées européennes du patrimoine. Elle a consacré près d’un an à la réalisation d’une copie parfaite de la vasque du château de Villandry (37), un des plus mythiques châteaux de la Loire.

"Un coup de burin mal placé, un éclat et tout est fichu. Quand vous taillez la pierre, vous n'avez pas droit à l'erreur". © Photo fournie par le témoin

Dans le vocable des Compagnons du devoir le chef-d’œuvre (aussi appelé “travail de réception”) désigne l’ouvrage donné à un apprenti compagnon pour passer maître et devenir compagnon. “La vasque était très abîmée et se sciait en deux. Avec le propriétaire actuel, nous avons décidé d’en réaliser une copie”, souligne-t-elle. L’an passé, Elsa se lance dans le travail préparatoire de relevé des sculptures et moulures, et à partir de janvier elle commence la taille du bloc pour finir début juillet.

Une vocation mûrie dès l’enfance

“J’ai grandi à Villandry et c’est ce patrimoine de la Touraine qui m’a donné envie de faire mon métier actuel. J’ai eu un coup de cœur pour cette vasque depuis toute petite.” Au lycée, Elsa suit des cours d’arts appliqués en seconde et première, mais s’ennuie : “Ça ne me correspondait pas, je ne touchais pas assez la matière. Je voulais faire quelque chose de mes mains, j’avais envie de concret. Ma famille voulait être sûre que c’était le bon choix avant d’arrêter mon bac et d’effectuer un CAP. Durant mon année de première j’ai donc effectué un stage de 2 semaines chez un tailleur de pierre et décidé de me réorienter. Ça a été la révélation : c’est cela que je veux faire !”.

"Tailler la pierre est un travail constant de patience, de rigueur et de minutie." © Photo fournie par le témoin

À l’école des Compagnons du devoir

Attirée et passionnée par son futur métier, Elsa n’écoute pas les conseils des professeurs qui veulent la dissuader de devenir tailleur de pierre. Un métier ancestral et pourtant d’avenir. “En France, on manque de personnes qualifiées dans ce métier, constate-t-elle. Je vois beaucoup d’offres d’emploi circuler. Les jeunes peuvent se lancer.”

Elsa entre en apprentissage en 2012 et pour 2 ans aux Compagnons du devoir et du Tour de France à la maison de Saumur (49) et chez un artisan à Bourgueil (37) où elle prépare et obtient son CAP de tailleur de pierre. Elle devient apprentie-compagnon et entame son tour de France qui la conduit à Angers (49), puis Bordeaux (33), où elle passe son brevet professionnel (BP) Métiers de la pierre, mais aussi au Québec durant un an, en 2017–2018. “Voyager durant le Tour vous permet d’apprendre d’autres techniques mais c’est aussi une formidable ouverture sur le monde et la société.”

Une formation en sculpture pour réaliser le projet de A à Z

De retour du Canada, Elsa suit une formation complémentaire de 7 mois à la sculpture, débouchant sur un titre de sculpteur ornemental à Forepabe, un organisme de formation aux métiers du bâtiment basé à La Châtre (36). “Cette formation me permettait d’avoir toutes les clés pour réaliser de A à Z le travail de restauration la vasque et de ses sculptures sans en confier une partie à un autre prestataire.”

Alors, Henri Carvalo, propriétaire du château de Villandry, décide de financer Elsa pour réaliser la copie de sa vasque sur son temps personnel, en dehors de ses horaires de travail. “Il faut être très consciencieux et minutieux dans son travail. Vous travaillez sur un matériau vivant et vous n’avez pas le droit à l’erreur. Si vous faites un éclat c’est fichu”, confie la jeune femme, qui n’en a pas fini avec ses études : elle entreprend désormais de passer un diplôme de marbrerie. La restauration à l’identique des chefs d’œuvre du patrimoine est une école de rigueur et de patience ! Et l’on n’a jamais fini d’apprendre.

La Nouvelle République