Violences entre adolescents : comment la revendication d’honneur mène-t-elle au meurtre ?

Les rixes entre bandes rivales ont fait plusieurs morts ces dernières semaines en région parisienne. Le sociologue David Le Breton, spécialiste de la violence des adolescents, analyse ces différents faits divers qui ont marqué l’actualité récente.

Des rixes entre bandes rivales se sont produites à Paris, dans le Val-de-Marne, dans l’Essonne ces dernières semaines, faisant au moins trois victimes. Si les faits ont ému jusqu’au sommet de l’Etat, le phénomène n’est pas nouveau. En 2020, le ministère de l’Intérieur a recensé 357 affrontements entre bandes, contre 288 en 2019, ce qui représente une hausse de près de 25%. Comment qualifier cette violence ? Quels sont ses enjeux sociaux ?

David Le Breton est professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg. Il est notamment l’auteur de Disparaitre de soi. Une tentation contemporaine (Métailié), En souffrance. Adolescence et entrée dans la vie (Métailié), Conduites à risque. Des jeux de mort au jeu de vivre (PUF, Quadrige), Une brève histoire de l’adolescence (Béhar).
Interrogé par Louise Tourret pour son émission Etre et savoir sur France Culture, le sociologue revient sur différents faits divers qui ont marqué par leur violence l’actualité récente : les rixes entre bandes qui ont provoqué la mort de deux collégiens dans l’Essonne, Lilibelle et Toumani, poignardés à Saint-Chéron et à Boussy-Saint-Antoine, le passage à tabac de Yurih, 15 ans, à Paris, le meurtre d’Aymen, 15 ans, tué par balles à Bondy en Seine-Saint-Denis et celui d’Alisha, 14 ans, par deux élèves de sa classe à Argenteuil dans le Val-d’Oise.

Louise Tourret : Qu’est-ce qui caractérise les adolescents violents d’aujourd’hui ?

David Le Breton : “La dislocation des anciennes cultures ouvrières, celle de la société salariale, la disparition des oppositions politiques qui fédéraient la colère et les revendications en donnant un sens à la volonté de transformer les choses, et une dignité à ses acteurs. Tous ces retraits laissent un univers social meurtri et à nu, sans alternative. La fragmentation culturelle des populations dans les quartiers de grands ensembles, l’inadéquation des codes sociaux de la rue en dehors des zones de précarité, le contexte de pauvreté des populations réunies dans un même lieu ajoutent encore à la difficulté d’être soi et de grandir pour de nombreux garçons. Certains réussissent à s’extraire de leur condition et de leur quartier, soutenus presque toujours par des parents soucieux de leur réussite scolaire. Ils investissent l’école à l’image d’ailleurs de nombre de filles de ces quartiers, lucides sur le fait qu’elle est leur seule chance d’échapper à la pauvreté, et de décider de leur vie à venir. Mais pour nombre de garçons qui ne se projettent pas dans les années à venir, qui restent rivés au seul instant présent, la culture de rue reste plus attractive. D’autre part, le repliement sur soi des quartiers de précarité, ou même de certains quartiers populaires, engendre une exacerbation des rôles de genre. Cette surenchère dans les stéréotypes devient une manière d’échapper à ce qu’ils ressentent comme un manque, et qui est lié à ce qui est attendu traditionnellement d’un homme : un emploi, de l’argent, etc.

Louise Tourret : La question de la virilité revient de manière permanente quand on évoque ces faits des violences. Mais de quelle virilité s’agit-il ?

David Le Breton : Il est malaisé de construire une identité masculine dans un contexte de marginalisation sociale, de chômage, de manque d’argent, d’absence de perspectives d’avenir. Les cultures ouvrières qui donnaient un statut au “fort en gueule” ont disparu et ces attitudes sont aujourd’hui plutôt stigmatisées. Pour des garçons issus de milieux populaires, en échec scolaire, l’affirmation d’une “virilité” liée à la violence, au mépris des femmes et des “efféminés”, au refus de l’école et de sa civilité, est une forme de reconnaissance mutuelle, la certitude au moins d’avoir une valeur personnelle aux yeux des pairs en dépit des circonstances. Le sentiment de déliaison, de n’être rien ou peu de chose, les amène à se regrouper autour de signes a minima mais surinvestis, comme par exemple l’appartenance à un même immeuble, une même rue, un même quartier, une même couleur de peau, une même origine, une même religion, etc. même si les liens établis sont loin d’être idylliques. Se construit alors une identité territoriale et non plus dans l’universel. Ces garçons ne se sentent pas appartenir au monde, mais à un coin de rue à défendre de toute intrusion. Paradoxe de la “virilité”, les conditions à remplir pour “être un homme” n’ont nullement pour enjeu les filles, sinon comme repoussoir, mais ceux de leur sexe : les arbitres sont les autres garçons. Les parades masculines sont homo-sociales, elles visent à la reconnaissance par les pairs. Il s’agit d’être un homme aux yeux des hommes. Elles reposent sur la confrontation aux autres, avec la peur de ne pas être à la hauteur ou de ne pas “avoir la plus longue”. La virilité est difficile à soutenir car elle implique un travail culturel assez âpre, des épreuves à accomplir sous les yeux des autres garçons. Ces affrontements entre bandes sont justement des modalités de virilisation, une manière d’exister dans la défense de la “réputation” au nom du “respect”. Et pour chacun des garçons, de “tenir son rang”. Mais il ne s’agit nullement de bandes organisées, plutôt des garçons qui se voient régulièrement en bas de leurs immeubles ou se croisent dans leur quartier, mais qui vont se réunir pour une action quelconque à travers le bouche à oreille et les réseaux sociaux. 

Quand on n’a rien, il reste toujours à se faire “respecter”, à défaut d’autre chose, même sur un territoire modeste, en recourant à la force. L’honneur, quand il est revendiqué en permanence, est ici un privilège de pauvre. 

Ce refuge “viriliste” touche en priorité les garçons socialement disqualifiés hors de leur quartier, mais qui prennent sur leur territoire une revanche symbolique. Ces comportements agressifs de garçons en situation précaire se rencontrent par ailleurs dans maints endroits du monde.

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