Virilité et barbecue: «Ce que révèle le mépris de certains écolos pour le “mâle blanc”»

«Il est question de “virilisme” donc de manifestation de genre, là où une partie de ce même progressisme tolère ou prône l’abolition de la possibilité d’une dualité de genre, haïssable en tant que construit social intégral» STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

La députée écologiste EELV Sandrine Rousseau a lancé une polémique en affirmant que le barbecue était «un symbole de virilité». L’essayiste Sami Biasoni y voit une nouvelle preuve des paradoxes du mouvement woke.

Sami Biasoni est docteur en philosophie de l’École normale supérieure, professeur chargé de cours à l’ESSEC, co-auteur de l’essai Français malgré eux. Il publiera en septembre 2022 Malaise dans la langue française (dir.) puis Le statistiquement correct aux Éditions du Cerf.

On pensait avoir déjà suffisamment exploré l’épuisement de la vitalité politique française au moment de la pseudo-polémique portant sur la déclaration de Fabien Roussel en janvier dernier, lorsque ce dernier déclarait : «un bon vin, une bonne viande, un bon fromage: c’est la gastronomie française. Le meilleur moyen de la défendre, c’est de permettre aux Français d’y avoir accès». Cette phrase si banale, qui devrait continuer de nous rendre fiers de notre patrimoine, de nos savoir-faire et du bien-vivre à la française avait pourtant agité le Landerneau progressiste, Sandrine Rousseau en tête, cette dernière n’ayant pas manqué l’occasion de pointer l’aspect «excluant» du propos et de souligner que le plat préféré des Français était le couscous. Outre le fait que ni les chiffres de vente de plats à emporter ou de plats préparés, ni la plupart des sondages ne l’attestent – une étude Opinionway de 2016 ne le classe même qu’en 8e position derrière le magret de canard, la raclette ou le bœuf bourguignon –, il s’agit là d’une prise de position pollutive qui induit, à dessein ou inopinément, un décentrage fâcheux des termes du débat.

Récemment c’est Roussel qui a répondu à Rousseau, lors d’une nouvelle passe d’armes rhétorique à distance. Ces prises de position résument les antagonismes douloureux qui scindent désormais irrémédiablement la gauche. En plaidant aujourd’hui pour que le fait «de manger une entrecôte cuite ne soit plus un symbole de virilité», l’élue écologiste épouse les thèses des démocrates américains obnubilés par la radicalité minoritariste ; en lui répondant que ce qui importe ce n’est pas le sexe de celui qui mange, mais sa capacité économique à se nourrir aussi bien que ceux qui sont socialement mieux lotis que lui, le secrétaire national du PCF réaffirme les fondamentaux d’un «socialisme aux couleurs de la France», inspiré de la figure tutélaire de Georges Marchais.

L’homme blanc hétérosexuel est le seul horizon de la nouvelle reductio ad hitlerum woke, et avec lui, selon les thèmes, son cortège d’alliés (les femmes occidentales, les homosexuels bourgeois, les néo-féministes qui refusent l’abrogation de la binarité de genre, etc.)

Sami Biasoni

On peut s’étonner de l’écho que les déclarations tapageuses de Mme Rousseau trouvent auprès d’une partie de la presse nationale. Il faut y voir la combinaison d’une appétence cynique pour la polémique, aussi stérile soit-elle, et de la cristallisation métaphorique de l’opposition politique des nouveaux extrémismes: celui d’un pragmatisme social souverainiste et à certains égards populiste d’une part, et celui d’un progressisme élitaire multiculturaliste et perméable à la radicalité de l’autre. Ce dernier se structure en partie autour des méthodes et principes du wokisme, dont on peut résumer les lignes de forces en trois paradoxes fondamentaux qui sous-tendent la «dispute du barbecue» – il faut en effet accepter d’avoir à analyser les controverses de notre temps, il s’agit probablement de celles que l’on mérite.

Le premier paradoxe a trait à la sélectivité de l’indignation progressiste. Elle ne se structure pas par rapport à des causes génériques, mais par rapport à un adversaire expiatoire. L’homme blanc hétérosexuel est le seul horizon de la nouvelle reductio ad hitlerum woke, et avec lui, selon les thèmes, son cortège d’alliés (les femmes occidentales, les homosexuels bourgeois, les néo-féministes qui refusent l’abrogation de la binarité de genre, etc.). Cette sélectivité est commode, elle permet de ne pas s’embarrasser de luttes âpres face au modèle de développement inique des pays du Golfe, face à la partition des corps prônée par l’islamisme, face au racisme d’État assumé de certains grands pays asiatiques. Ici, en évoquant les affres du barbecue, c’est l’homme per se que l’on critique.

Le second paradoxe consiste à sans cesse user de stéréotypes pour lutter contre les stéréotypes. La logique systémique des mouvements de la déconstruction procède par opposition abusive entre des catégories grossières («les hommes», «les Blancs», «la police») – qui font fi de la variabilité parfois extrême des comportements individuels en leur sein ainsi que de la libre détermination existentialiste de chacun – et des subjectivités parfois anecdotiques érigées en vérités universelles. Certes les hommes consomment-ils plus de viande rouge en moyenne, mais ces chiffres présentent des dispersions statistiques très importantes qui marquent les différences notables entre les individus.

La séquence qui nous occupe n’est pas uniquement métaphorique ou symbolique, car ce qui se joue, c’est aussi la progression insidieuse de l’idée selon laquelle écologisme et libertés individuelles seraient irréconciliables.

Sami Biasoni

Le troisième paradoxe a trait à l’illogisme, quand ce n’est pas à l’anti-logisme, assumé de la rhétorique woke. En l’espèce il est question de «virilisme» donc de manifestation de genre, là où une partie de ce même progressisme tolère ou prône l’abolition de la possibilité d’une dualité de genre, haïssable en tant que construit social intégral. C’est ce qui a déjà mené à l’opposition dure entre le néo-féminisme et une frange de l’activisme trans, celui-ci étant lui-même remis en cause par les partisans d’un strict non-binarisme de genre. L’universalisme humaniste a pourtant déjà apporté des réponses à ces discordes, mais d’aucuns refusent de les entendre. Elles ont trait à la juste conjonction de la libre pensée, de la pratique de la laïcité en matière de croyances, du respect mutuel, de l’articulation entre acceptation de la différence et recherche constructive du Bien commun. Ce que Michel Onfray dénonçait récemment comme une obsession de l’ubiquité de la «phallocratie» contrevient lourdement à ces principes essentiels. Ce n’est pas notre tradition et cela ne saurait être notre projet politique et philosophique commun.

La séquence qui nous occupe n’est pas uniquement métaphorique ou symbolique, car ce qui se joue, c’est aussi la progression insidieuse de l’idée selon laquelle écologisme et libertés individuelles seraient irréconciliables. En liant «virilisme» et «viande», on dénonce à la fois implicitement le fait que l’homme serait plus nuisible à l’environnement que la femme, tout en vilipendant le virilisme en tant que tel, pour être un obstacle à l’égalité. Le premier argument a trait à la revendication d’une intersectionnalité émergente et fallacieuse entre l’environnementalisme et le minoritarisme, intersectionnalité guidée par la conviction que la domination de la nature est la cause d’une crise écologique que nous traversons, et que cette domination est primairement le fait de l’emprise masculine occidentale, déjà coupable des autres maux du social.

Les femmes dépensent 80% de plus que les hommes en habillement et chaussures selon une étude datée de 2013 du Crédoc. Or l’Ademe indique la seule industrie textile émet chaque année 1,2 milliard de tonnes de gaz à effet de serre, ce qui serait «plus que les vols internationaux et le trafic maritime réunis» et que ses besoins en eau en font le 3e secteur le plus consommateur après les cultures de blé et de riz. Aurait-on idée de blâmer les femmes pour cela ? D’insinuer que la féminité est coupable ? Assurément non. Cela n’empêche guère de questionner nos modes de consommation collectifs de manière dépassionnée et responsable, et de trouver, ensemble, les meilleures manières d’assurer notre bien-être collectif sans avoir à désigner des responsables qui n’en sont pas. Le monde est multifactoriel et complexe, les débats ne peuvent pas être simplistes.

Le Figaro