Vitry-sur-Seine (94) : La mobilisation s’organise autour d’Ibrahima «Diderot», lycéen migrant ivoirien menacé d’expulsion

Ibrahima, Ivoirien de 19 ans en terminale, a reçu une obligation de quitter le territoire. Ses profs bataillent pour défendre le jeune homme au parcours cabossé. La mobilisation s’organise devant le lycée Jean-Macé de Vitry-sur-Seine le 9 février contre l’expulsion d’Ibrahima, élève de l’établissement en situation irrégulière

Dans la chambre d’Ibrahima, les murs jaune pâle sont nus, habillés seulement d’un quart de lune et d’une étoile, accrochés au-dessus du lit. Ils s’illuminent quand l’obscurité surgit. La bibliothèque est vide, sauf une rangée gonflée de livres de poche. Et puis, il y a un tableau. Un tableau d’école, à l’émail blanc. Grand, droit, à roulettes. Ibrahima le caresse de ses doigts fins. Il aime cette matière. Les mots y glissent. «On retient tout plus facilement.» 

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Il l’a trouvé dans la rue, près de la gare du Nord. Un homme l’abandonnait là, sur le trottoir. Alors il l’a soulevé de ses deux mains et l’a pris avec lui. A l’époque, Ibrahima, migrant ivoirien, n’a pas de chambre pour le déposer. Il réussit à l’entreposer quelque part dans le Quartier latin. Depuis octobre, le jeune homme, 19 ans, loge chez les frères capucins à Créteil. Quand il est arrivé, il a ri. «J’ai pris mon téléphone et j’ai filmé, je n’y croyais pas.».

Parents d’élèves, professeurs, lycéens : ils ne lâchent pas Ibrahima. Une nouvelle manifestation avait lieu ce mardi devant le lycée Jean-Macé de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne) pour soutenir le lycéen, menacé d’expulsion dans son pays d’origine, la Côte d’Ivoire. Ce dernier a réagi à l’élan de soutien qui s’organise autour de lui. 

« Je m’entends bien avec tout le monde »

« Ils étudient ici, ils vivent ici » ; « Liberté, égalité, régularisez »… Les pancartes apposées sur les grilles du lycée Jean-Macé de Vitry-sur-Seine donnent le ton. Associations de parents d’élèves, enseignants ou lycéens ; amis, connaissances ou anonymes : ils étaient tous là pour Ibrahima K, à l’initiative du Réseau Education Sans Frontières du Val-de-Marne.

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Le jeune lycéen, sans papier, est reconnu comme majeur et en conséquence sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF). Il devrait alors retourner dans le pays qu’il a quitté il y a 4 ans, la Côte d’Ivoire. 

« Tout le monde a droit aux études, estime Lauranne, mère de famille présente lors de la manifestation. Les jeunes sont l’avenir, si on ne prend pas soin d’eux maintenant, quand le ferons-nous ? ». Des amis d’Ibrahima sont regroupés autour d’une de ses enseignantes, dans l’entrée du lycée. A côté d’eux, d’autres signent une pétition pour défendre Ibrahima. Celle qui a été mise en ligne pour plaider la cause du lycéen a recueilli plus de 2800 signatures. 

Ses amis décrivent un garçon « sociable, sérieux, qui participe tout le temps en classe ». Ses professeurs ne disent pas autre chose d’Ibrahima. Le jeune homme fait l’unanimité. Il souligne : « Je m’entend bien avec tout le monde, les profs, les élèves… Je suis bien ici ». 

Quand on demande son parcours à ce dernier, pudique, il préfère ne pas aborder le sujet. Arrivé en France en 2017, il passe ses premières nuits à la rue, dans Paris. Après être tombé malade et hospitalisé à l’hôpital Saint-Antoine, dans le XIIe arrondissement, il est pris en charge par une association d’aide aux mineurs isolés. Grâce à elle, il fait la rencontre d’une habitante de Vitry-sur-Seine, qui va l’héberger dans un premier temps. Plus tard, il est accueilli par les frères capucins de Créteil.

« Je vis avec la peur »

Celui qui est délégué de sa classe suit une scolarité apaisée jusqu’à ce que qu’il soit la cible d’une OQTF émise par la préfecture. Au cœur du problème, son âge : si les papiers ivoiriens du jeune homme affirment qu’il a 18 ans, un test osseux qu’il a réalisé en France il y a quelques années laisse penser qu’il en a 19. « On sait que ce genre de test n’est pas précis et qu’il peut exister une marge d’erreur, déplore une de ses professeures. Et on ne veut pas croire en l’authenticité de ses documents ». 

Si Ibrahima se dit « soulagé » de voir autant de personnes pour le soutenir, il reste sous une épée de Damoclès. « Aujourd’hui, je vis avec la peur, confie-t-il. Je ne sais pas ce que le tribunal administratif de Melun décidera, et je n’ai aucune nouvelle ». Le tribunal de Paris avait reconnu en 2018 la majorité du jeune homme. Il a déposé deux recours à la préfecture du Val-de-Marne et au tribunal administratif de Melun.

Élève en terminale STI2D (sciences et technologies de l’industrie et du développement durable), Ibrahima projetait dans un premier temps de suivre l’an prochain un BUT (bachelor universitaire de technologie, avant de se rabattre pour un BTS en électro-technique, pour montrer sa volonté « d’insertion professionnelle ». Ibrahima veut garder des projets pour ne pas perdre espoir, à l’image de ses nombreux soutiens présents mardi.

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