Vu d’Allemagne: la province française reste une poudrière

La pandémie de corona a quelque peu désamorcé le contraste urbain-rural en France. Mais le fossé économique reste énorme.

Les gilets jaunes sont de retour. L’association locale de la commune de Vire, dans le nord-ouest de la France, a appelé à manifester vendredi et samedi. Elle compte près de 600 membres sur Facebook et depuis l’automne dernier a régulièrement « relancé » la contestation qui avait fait descendre des centaines de milliers de personnes dans la rue pendant des semaines il y a un peu plus de trois ans. Le déclencheur à l’époque était un projet d’écotaxe sur l’essence et le diesel. Dans les petites villes en particulier, la frustration s’est répandue à propos des politiciens parisiens qui sont censés prendre des décisions au-dessus de la tête des habitants du pays et rendre la vie de plus en plus chère.

Non seulement en Normandie, mais aussi dans d’autres endroits des provinces françaises, quelques personnes se sont récemment réunies pour exprimer leur mécontentement face aux prix élevés de l’énergie sous la forme de gilets jaunes. En termes de chiffres, on ne peut pas parler d’un véritable « mouvement » jusqu’à présent. Mais dans le public français, les gilets jaunes restent un présage. Étouffer toute flambée dans l’œuf dès le départ, ainsi que les élections à venir, est la raison pour laquelle le gouvernement du président Emmanuel Macron accorde aux citoyens et aux entreprises un contrôle des prix et de généreuses subventions depuis octobre.

Les inquiétudes concernant la reprise des manifestations de masse ne sont pas injustifiées : huit Français sur dix ont déclaré dans un récent sondage qu’ils pensaient qu’une flambée était possible. Quatre sur dix ont même déclaré qu’ils se sentaient liés à la manifestation à l’époque. “Il y avait tout un réseau de socialisation et de connaissances”, explique la sociologue Emmanuelle Reungoat. Les personnes rassemblées sur les ronds-points parlaient de “famille”. “Ces réseaux pourraient être réactivés voire remobilisés”, estime Reungoat.

Le pouvoir d’achat est l’enjeu le plus important de la campagne électorale

Le politologue Christian Le Bart ajoute que le problème du coût de la vie est loin d’être résolu. En effet, selon les sondages, l’inquiétude sur le pouvoir d’achat des Français est et restera l’enjeu le plus important pour l’élection présidentielle. C’est le cas depuis l’été dernier et cela s’est intensifié dans les semaines qui ont suivi la guerre de la Russie contre l’Ukraine. Les thèmes de la sécurité et de la santé, en revanche, ont perdu beaucoup de leur importance.

Reste à savoir si la politique économique de Macron apaisera le mécontentement. Les chiffres de la formation et de l’emploi sont à des niveaux record. Sur le plan économique, l’économie française s’est développée vigoureusement et mieux que l’économie allemande dans tout le pays jusqu’au déclenchement de la guerre. Il s’en est tenu à l’abaissement impopulaire de la limite de vitesse sur les routes de campagne de 90 à 80 kilomètres à l’heure, mais après quelques semaines de manifestations de “gilets jaunes”, il a sagement suspendu les plans d’écotaxe encore plus impopulaires du passé. La campagne de Macron pour « réindustrialiser » le pays vise également les provinces. Les financements utilisés ne sont pas rares et proviennent en partie des quelque 40 milliards d’euros qui affluent vers la France via le “paquet reconstruction” de l’UE.

A cela s’ajoute la tendance selon laquelle, du fait de la généralisation du télétravail, de plus en plus de personnes quittent le Paris cher pour s’installer à la campagne, dynamisant ainsi son développement économique. Les prix de l’immobilier dans les petites et moyennes villes ont augmenté de manière disproportionnée pendant la pandémie. Le gouvernement encourage cette tendance et a lancé une offensive d’externalisation des services publics. Les forums mis en place par Macron, tels que “Dialogue citoyen” et “Convention climat”, visaient également à accroître la participation des citoyens hors métropole.

La population rurale se sent privilégiée

Mais la domination de Paris en tant que centre de la vie politique, économique et sociale reste trop écrasante pour de nombreux Français des zones rurales pour que quelques initiatives de promotion de la province éliminent le paternalisme perçu. Au contraire, les élites s’isolent de plus en plus, écrivait le politologue Jérôme Fourquet dans son livre “L’archipel français”, paru en 2019, et sa thèse touche encore aujourd’hui de nombreux Français.

Même si l’augmentation de l’immigration vers les provinces, grâce au travail à domicile, fait que la vie rurale gagne en importance : le clivage urbain-rural reste énorme. Près d’un tiers du produit intérieur brut (PIB) total de la France est généré à Paris. Alors que les grandes entreprises allemandes sont réparties sur l’ensemble de la république, les entreprises françaises de l’indice boursier CAC 40 sont toutes basées dans la région métropolitaine, à quelques exceptions près comme Airbus et Michelin.

« Si la région était exclue de la France, le PIB national par habitant serait inférieur de plus de 15 % », analyse Matthias Diermeier, économiste à l’Institut économique allemand (IW), dans une étude encore inédite et ajoute : « Si vous deviez sortez Berlin de l’allemand Si vous sortez les statistiques, la puissance économique par habitant resterait pratiquement inchangée. » De plus, l’écart entre Paris et les autres régions françaises s’était creusé jusqu’au déclenchement de la pandémie, tandis que L’Allemagne avait convergé et en particulier certaines régions de l’Allemagne de l’Est avec une richesse relativement faible avaient rattrapé leur retard.

Le cercle vicieux continue

Pour son analyse, Diermeier a évalué les données régionales de l’agence statistique européenne Eurostat. Le résultat est sans équivoque : alors que le revenu par habitant au cœur de Paris a augmenté de plus de 30 % entre 2007 et 2020, il n’était que d’environ 3 % dans l’ancienne région industrielle de Lorraine, auparavant beaucoup plus pauvre. A cela s’ajoute une densité de population plus faible – dans près de 60 % des départements, il y a moins de 100 habitants au kilomètre carré, alors qu’en République fédérale ce n’est le cas que dans 16 % des arrondissements.

C’est comme un cercle vicieux : là où peu de gens vivent, il n’y a pratiquement pas de médecins, les lignes de bus et de train ont été interrompues faute de rentabilité et la population vieillit plus vite car les jeunes fuient tôt. La province française souffre également du manque de leaders mondiaux de taille moyenne comme en Westphalie orientale ou dans le Jura souabe : il n’y a pas d’emplois et donc pas de recettes fiscales pour les communes.

“Avec la divergence croissante sur la question de l’égalité des conditions de vie en France, on peut diagnostiquer un clivage entre l’élite (politique) urbaine et les besoins des populations locales qui est alarmant en comparaison internationale”, résume Diermeier. Comme on le sait, ce sont surtout les franges politiques qui en profitent.

Frankfurter Allgemeine Zeitung

Traduction Makao